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Comment commemorer






Comment commémorer, aujourd'hui, les trente ans du coup d'état au Chili?
Par José Del Pozo, professeur, dép.d'histoire, UQAM

     Les anniversaires ont  le mérite de nous amener à penser sur les faits marquants de l'histoire. Habituellement, la commémoration a pour but de réaffirmer les valeurs qu'inspirent une société ou une nation, afin de mieux rallier la population. L'exercice s'avère cependant plus ardu lorsqu'il s'agit d'un événement qui ne fait pas l'unanimité et dont la signification a pu varier considérablement avec le temps, même entre les participants des faits, comme dans le cas du trentième anniversaire du coup d'état au Chili, survenu le 11 septembre 1973.

     En effet, la coalition qui gouverne le Chili d'aujourd'hui, formée entre autres par deux partis qui étaient adversaires irréconciliables durant l'Unité populaire de 1970-1973, la démocratie-chrétienne et le parti socialiste, et dont le président, Ricardo Lagos, est un militant de cette dernière formation (qui était celle de l'ancien président Allende), se trouve confronté avec un problème :  quelle signification donner à la commémoration? Comment rendre hommage au président qui trouva la mort ce jour-là , mais dont le projet politique n'a plus la cote aujourd'hui? Comment rallier les démocrate-chrétiens aux cérémonies, eux qui dans une grande majorité appuyèrent le coup d'état? Et comment continuer la recherche de la réconciliation nationale au milieu d'un anniversaire qui n'est pas de nature à susciter la participation de tous les secteurs de la société ni de la vie politique, mais plutôt de rappeler les divisions du passé?

     Évidemment,  le gouvernement actuel n'a aucun intérêt à mettre en exergue cette l'Unité populaire polémique et qui n'existe plus depuis belle lurette, puisque l'alliance historique entre les socialistes et communistes disparut au début des années 1980. Il a annoncé que la commémoration se fera en deux journées : mercredi le 10, sera destiné à commémorer le président Allende, qui serait honoré essentiellement comme un défenseur des institutions démocratiques contre les putschistes, alors que le 11 sera réservé à une journée destinée aux " valeurs républicaines ", dans une nouvelle tentative d'atteindre la difficile réconciliation nationale. Le gouvernement a bien pris soin de séparer les deux cérémonies, à tel point que la première n'est pas organisée par le Président de la république, mais plutôt par le Ministre de l'Intérieur. D'ailleurs, Ricardo Lagos  vient de déclarer que " ce n'est pas dans ma fonction de revendiquer la mémoire des personnages historiques ", faisant ainsi allusion directe à Allende  Par contre, c'est le Président qui invite à la cérémonie du 11, occasion ou il prendra la parole.

     Malgré toutes ces précautions, les cérémonies risquent de ne pas atteindre leurs objectifs.
Les démocrate-chrétiens hésitent à se présenter à la journée du 10 et ils enverront une délégation restreinte à celle du 11, voulant ainsi -de nouveau- se distancer de l'expérience de l'Unité populaire, qui constitua, à leurs yeux, une expérience néfaste.  Quant aux parlementaires des partis de la droite, ils ont annoncé qu'ils n'assisteraient pas non plus à la cérémonie du Onze (et ils n'ont pas été invités à l'hommage à Allende),  ce qui contrarie les plans du président Lagos  en vue d'avancer sur la réconciliation. D'ailleurs, cette absence a mis un certain suspens sur la participation du cardinal Errázuriz, leader de l'Église catholique, qui voudrait conditionner sa présence à celle des représentants de tous les partis.

     D'autres complications sont à prévoir dans les mois suivants, comme l'attitude de la marine de guerre, qui ne veut pas accepter la tenue d'une cérémonie de commémoration que les ex ministres d'Allende veulent organiser  à l'île Dawson (extrême-sud du pays), lieu où ils passèrent plusieurs mois après le coup d'état, soumis à des travaux forcés, disant qu'un tel événement irait à l'encontre de la politique de réconciliation entre les civils et les militaires.

     Si tous ces faits illustrent la complexité qui entoure la commémoration du 11 septembre, la proximité de l'anniversaire polémique a eu quelques effets positifs pour avancer dans la cause des droits humains et pour  sensibiliser le pays aux événements du passé, que les jeunes, surtout, connaissent très mal. Les stations de télévision ont diffusé plusieurs reportages sur les événements de 1970-1973, qui ont rappelé aux gens la violence du coup d'état et ont mis en évidence la participation de certains hommes d'affaires dans le complot visant à renverser Allende.  

     Dans ce contexte, plusieurs acteurs de l'époque ont été amenés à faire des déclarations, faisant preuve d'une dose d'autocritique parfois inattendue. Enrique Correa, ancien dirigeant du parti MAPU (le groupe qui avaient quitté la Démocratie-chrétienne  pour rallier la gauche en 1969), affirma récemment que l'Unité populaire avait commis une grave erreur en essayant de transformer la société sans avoir l'appui de la majorité du pays. L'ancien député communiste Luis Guastavino est allé  plus loin, disant que " tous les Chiliens étaient responsables du coup ", y compris lui-même, pour avoir contribué à la polarisation politique avec ses discours incendiaires sur la lutte des classes. L'amiral à la retraite (aujourd'hui sénateur de la droite) Jorge Arancibia, a reconnu qu'il y a avait eu des tortures sur le bateau-école de la marine de guerre, l'Esmeralda , lors du coup d'état ce que la marine avait toujours nié..Les dirigeants de la démocratie-chrétienne se sont limités à reconnaître qu'ils avaient favorisé le déclenchement du coup, ce qui de toute façon les a placés dans une situation peu commode. Les leaders des partis de droite (Rénovation nationale et Union démocratique indépendante) sont ceux qui ont le moins parlé, ne donnant pas signe de ressentir un certain degré de culpabilité à cause de leur participation très active en faveur du coup militaire et de la dictature. Ils ont opté pour annoncer leur appui aux démarches visant à retrouver les détenus-disparus et à donner une aide matérielle plus substantielle aux parents des victimes. Si opportuniste cette attitude soit-elle, elle crée un contexte  plus favorable pour résoudre cette douloureuse question, ainsi que pour la suite des procès contre les responsables des crimes et des abus commis pendant la dictature.

     Ainsi, la commémoration du onze septembre chilien devient une autre occasion de polémique dans la " bataille de la mémoire ", qui ne consiste pas, aux dires de l'historienne chilienne María Angélica Illanes, seulement à récupérer les faits mais à " en saisir leur signification,  à débattre sur leur contenu et à comprendre les clés de la trame historique " (1) Si les politiciens d'aujourd'hui ne sont pas en mesure d'assumer  cette tâche, les historiens auront une belle occasion d'exercer leur métier et s'acquitter de leur responsabilité sociale.

(1) La batalla de la memoria. Ensayos históricos de nuestro siglo. Chile, 1900-2000. Santiago, Planeta-Ariel, 2002