Le poids de l’histoire: le Pérou, un pays marqué par la faiblesse des partis politiques
par José Del Pozo, professeur d’histoire, UQAM.
Lorsqu’en 1990 l’ingénieur Alberto Fujimori devint président du Pérou, sa victoire constitua toute une surprise: sans l’appui d’un parti politique connu, il battait nul autre que le célèbre écrivain Mario Vargas Llosa, appuyé par la droite. De plus, il distançait aussi les candidats des deux forces politiques bien identifiées, celui d’APRA et de la Gauche unie. Par la suite, les sondages montrèrent que la population approuvait sa décision de fermer temporairement le Parlement, sous prétexte de lutter plus efficacement contre le terrorisme; enfin en 1995, il fut réelu à la présidence en 1995 et ses partisans, regroupés dans le parti “Nueva Mayoría-Cambio 90" obtinrent la majorité au Parlement. Il devrait rester au pouvoir jusqu’en 2000, mais il semble déjà lorgner un troisième mandat, même si la Constitution l’interdit.
Comment expliquer ces événements surprenants? Certes, on peut penser que dans un pays comme le Pérou, frappé par une crise économique interminable dans les années 1980 et sécoué par la menace de la sanglante guérilla du Sentier Lumineux et celle du Mouvement Tupac Amaru,les conditions favorisaient l’ascension d’un “homme fort”, surtout si celui-ci s’avérait capable de maîtriser l’inflation et de faire diminuer les actions de la guérilla. Mais il faut aussi considérer la perspective de la longue durée, qui est celle de cet article, ce qui nous permet d’attribuer sa victoire au manque de traditions institutionnelles solidement implantées dans la société et à la faiblesse des partis politiques. L’ascension de Fujimori n’aurait pas pu se produire, par exemple, au Chili ou en Uruguay, des pays où, malgré les dictatures récentes, les partis ont de traditions solidement établies et ont gardé leur influence sur le comportement des électeurs.
Le Pérou avait connu depuis son indépendance une vie politique mouvementée, dictée par les interventions militaires et par l’apparition de caudillos ou hommes forts, qui modèlaient à leur guise les partis politiques et qui étaient souvent d’origine militaire. Entre 1870 et 1919 ceci semblait changer: malgré l’impact négatif de la défaite militaire contre le Chili, il y eut une période d’élections où trois forces s’alternèrent au pouvoir: les “civilistes”, les démocrates et les constituionnalistes. Mais la politique était l’affaire d’une minorité au pays; les analphabètes étant exclus du vote, la plupart des masses, surtout à la campagne, ne participaient pas. C’est pour cela que plusieurs analystes ont parlé d’une “république oligarchique” pour désigner cette période. De la sorte, les partis n’étaient pas solidement implantés dans le pays.
La situation empira dans les années suivantes. La dictature d’Augusto Leguía, porté au pouvoir par l’armée, et qui resta au pouvoir entre 1919 et 1930, sonna le glas des vieux partis. Mais à son départ (motivé par l’impact de la crise économique mondiale) les choses ne s’améliorèrent pas: il y eut une nouvelle intervention militaire, celle du général Sánchez Cerro, qui gouverna le pays jusqu’en 1933, année où il fut assassiné.
Ces événements apportèrent un nouveau contexte, qui constitue une des clés de l’histoire politique péruvienne: la droite renonça à agir à travers ses propres partis, préférant soutenir des “hommes forts” capables d’éloigner la “menace communiste” -bien que celle-ci fût assez faible au Pérou- et surtout la menace incarnée par APRA (Alliance populaire révolutionnaire américaine). Ce parti, fondé par Víctor Raúl Haya de la Torre pendant la dictature de Leguía, devint le plus important au pays. Son programme était une combinaison de nationalisme et d’interventionnisme étatique; il s’adressait aussi -mais avec peu de succès pratique- aux Indiens. Il reçut un appui important chez certaines catégories d’ouvriers, chez les classes moyennes et les jeunes et il exerça une influence considérable sur d’autres pays latino-américains.
Mais au lieu de contribuer à la stabilité politique et à la démocratisation du pays, APRA joua le rôle contraire. À cause de sa réthorique inflammée et de son vocabulaire gauchiste, il se butta au refus acharné de l’élite du pays et des militaires, qui voyaient en lui une force destabilisatrice et qui n’allaient pas lui permettre de prendre le pouvoir, ni par la voie électorale ni par la force -car APRA connut aussi ses périodes de velleités révolutionnaires, plusieurs de ses membres ne dédaignant pas le recours aux armes. Ceci marqua la vie politique péruvienne, particulièrement entre 1930 et 1948.
Lors de cette dernière année, une nouvelle intervention militaire, celle du général Manuel Odría, eut lieu. Il resta au pouvoir jusqu’en 1956, créant son propre parti politique et en lançant une nouvelle répression contre les apristes; pendant son règne, Haya dut se réfugier dans l’embassade de la Colombie, où il devait rester pendant pas moins de cinq ans. Plusieurs de ses partisans durent s’exiler au Chili.
Après 1956, il y eut des gouvernements civils et APRA, qui avait abandonné les méthodes révolutionnaires, s’intégra à la vie politique institutionnelle, quoique sans atteindre le pouvoir. Mais en 1968, pour la enième fois, l’armée prit le pouvoir, cette fois-ci pour renverser le président Belaúnde, porte-parole d’un nouveau parti, Action populaire. Cette formation, d’orientation centriste et réformiste, était appuyée par des éléments des classes moyennes, mais avait aussi un certain appui dans la population d’origine indigène.
Les militaires restèrent au gouvernement pendant 12 ans, procédant à une étrange combinaison de dictature, de nationalisme et de reformes sociales, parmi elles la réforme agraire, qui souleva la colère des propriétaires fonciers péruviens. Ils tentèrent, sans grand succès, d’encadrer les masses paysannes dans des organismes contrôlés par l’État.
À partir de 1980, les civils recuperèrent le pouvoir: Belaúnde fut à nouveau président, entre 1980 et 1985; dans cette année, APRA gagna -enfin!- le pouvoir, avec la victoire d’Alan García, qui fut président entre 1985 et 1990. Pendant ces années, les partis de gauche, jusque-là très peu présents, s’organisèrent au niveau national et gagnèrent certaines positions au pouvoir, notamment la mairie de Lima et ils commencèrent à songer à la présidence de la République. Mais vint 1990 et la surprenante et inattendue victoire de Fujimori, l’homme sans parti, appuyé par une formation crée de toutes pièces pour les circonstances, “Cambio 90" (Changement 90).
Quelle conclusion peut-on tirer de ces événements? Il est certain que le Pérou a été une terre propice aux interventions “musclées”, que ce soit de la part des militaires ou de civils appuyés par l’armée; avant Fujimori, il y avait eu Leguía... Il est clair aussi que sauf APRA, peu de partis ont eu une authentique présence nationale, ni du côté de la droite ni de la gauche.Il y a eu par contre beaucoup de partis qui répondaient à l’appel d’une personne, soit Odría dans les années 1950 ou maintenant Fujimori, et dont l’influence ne dépasse pas le temps que leurs leaders restent au pouvoir. Il est vrai aussi que les apristes gaspillèrent leur tour au pouvoir, à cause des scandales et de la corruption qui sévit pendant le gouvernement d’Alan García. Il est clair aussi que la droite paie le prix d’avoir renoncé à diriger le pays politiquement depuis 1919, se limitant à gérer les affaires. Enfin, il est certain que la grande diversité régionale, sociale et ethnique du Pérou ont rendu très difficile la tâche des politiciens, qui ont eu du mal à s’ajuster à un pays si complexe. Dans ces circonstances, il ne faut pas se surprendre que le descendant d’immigrants japonais, perçu comme un homme simple et “proche du peuple” et qui a été capable d’imposer l’ordre, connaisse des taux de popularité importants dans les sondages, comme il ne faudrait pas se surprendre si d’ici dix ou quinze ans rien ne reste, au niveau des formations politiques, de son oeuvre actuelle... Ainsi, le Pérou risque de ne pas surmonter sa faiblesse historique quant aux partis politiques, et restera un pays ouvert à de leaders nouveaux et à des mouvements autour des personnalités.
