| Accueil | Courriel-Correo |  Español  Introducción  |  Français introduction  |                                                    
À propos des élections au Chili







À propos des élections au Chili: l’attrait de l’autoritarisme en Amérique Latine
par José Del Pozo, professeur d’histoire, UQAM.

Jeudi le 11 décembre les Chiliens iront aux urnes pour la troisième fois depuis la fin de la dictature militaire, en 1989. À nouveau, les sondages donnent la victoire à la Concertación, l’alliance entre la Démocratie-chrétienne et le parti socialiste, qui a déjà gagné les élections présidentielles de 1989 et 1993 ainsi que les élections parlementaires, défaisant les forces favorables à l’oeuvre de la dictature.

Malgré cela, ces victoires, qui devaient concrétiser la transition vers la démocratie n’ont pas permis jusqu’à présent d’effacer toutes les traces de la période dominée par le général Pinochet. En plus de l’épineuse question des violations aux droits humains, jamais véritablement résolue, la Concertación n’a pas pu (ou pas osé?) changer la Constitution de 1980, approuvée dans un plébiscite tenu dans des circonstances inacceptables sous le régime militaire. En effet, les politiciens opposés à la dictature ont respecté le principe établi en 1989, selon lequel la Constitution ne peut pas être modifié à travers un plébiscite, mais seulement avec le vote du 60% des députés et des sénateurs. Or, ceci n’est pas possible parce que le règlement électoral imposé par Pinochet et les siens ne respecte pas la représentativité, grâce à l’invention du système dit “binominal” (1) Ce système a été imaginé pour favoriser les partis de la droite, qui sont assurés ainsi d’avoir un bon nombre de parlementaires, même si leur liste arrive  en deuxième place dans la majorité des circonscriptions.

De plus, avec l’existence des neuf sénateurs “désignés” (la plupart le sont par les institutions contrôlées par les militaires ou par les juges, en leur majorité des gens favorables à la dictature) il devient pratiquement impossible pour le gouvernement d’avoir un jour le 60% des sénateurs. Enfin, dernier obstacle (et insulte suprême pour plusieurs), dans le nouveau Parlement pourra siéger le général Pinochet comme sénateur à vie. Pourquoi? Parce qu’il a été président de la République (même s’il ne fut jamais élu à ce poste) pour plus de six ans.

Tout ceci  limite les succès de la démocratie au Chili et les prévisions pour la prochaine élection ne laissent pas présager que cette situation pourra être modifiée, car au mieux, le gouvernement récolterait 55% des voix , chiffre insuffisant pour obtenir la majorité nécessaire. Mais ici il faut se poser la question: pourquoi les adversaires de la dictature n’ont pas réussi à gagner une majorité assez forte pour changer le système hérité de Pinochet? La réponse pourrait donner lieu à une longue réflexion (division des forces antidictatoriales, désabusement devant la préférence accordé à l’économie...) Mais il faut aussi considérer un autre élément:  l’attrait de l’autoritarisme.

En effet, selon un sondage récent à Santiago, seulement 49% des personnes consultées déclaraient préfèrer le régime démocratique, alors que 18% se disaient en faveur d’un régime autoritaire et 33% n’avaient pas d’opinion sur le sujet. Pire encore, dans ce même sondage, à peine 52% des gens trouvaient inacceptable que Pinochet devienne sénateur à vie (le journal qui a publié les résultats du sondage, La Tercera, ne spécifiait pas le pourcentage de gens en faveur du nouveau poste de Pinochet ni le pourcentage des “sans opinion” sur cette question). D’autre part, le fait que les partis de la droite, dirigés par des gens qui ont appuyé la dictature (même si certains de leurs leaders prennent parfois ses distances par rapport à l’oeuvre des militaires), récoltent régulièrement environ 35% du vote, ce qui n’est pas négligeable..

Cela veut dire que pour une minorité importante des Chiliens, la démocratie n’est pas nécessairement la meilleure option pour le pays et que le souvenir qu’ils ont gardé des seize ans de dictature n’est pas forcément mauvais. Pour un certain nombre de gens le régime militaire évoque la sécurité dans les rues et représente le seul rempart contre la menace communiste ou contre toute autre force subversive. Ces personnes ont aussi peur de revenir à une situation d’instabilité politique et économique; enfin, elles pensent que les militaires sont moins corrompus que les civils et trouvent que leur administration est plus rapide et plus efficace.

À ceux qui peuvent trouver tout cela bien désolant, on peut leur rappeler que ceci n’est pas nouveau en Amérique latine. Déjà en 1952 les Chiliens avaient élu à la présidence l’ancien dictateur de 1927-1931 (dont le gouvernement avait été tout de même beaucoup moins dur que celui de Pinochet), le général Carlos Ibáñez, perçu comme celui qui allait en finir avec le désordre et le favoritisme dans l’administration publique (le symbole de sa campagne était le balai). Au Brésil, Getulio Vargas, dictateur entre 1930 et 1946 avait été élu démocratiquement en 1950 comme Président et son suicide en 1954 avait causé tout un émoi populaire. Plus récemment, on sait que les Péruviens avaient approuvé la fermeture du congrès par le président Fujimori en 1992 et qu’ils l’avaient réélu en 1995;  en Bolivie, le général Hugo Banzer, dictateur entre 1971 et 1978 vient d’être élu (avec une faible majorité, il est vrai) comme président dans l’élection du mois de juillet passé; enfin, au Guatemala, le général Efraín Ríos Montt, responsable de l’assassinat de milliers de personnes durant sa dictature entre 1982 et 1983 est devenu l’un des politiciens les plus importants du pays et son parti, le Front Républicain guatémaltèque, prit la deuxième place lors de la dernière élection présidentielle,  en 1995.

     Les limites à la transition vers la démocratie au Chili s’inscrivent donc dans un ensemble régional où l’on retrouve, hier et aujourd’hui, plusieurs situations semblables, qui obligent les politiciens et les observateurs à se poser des questions pour comprendre les raisons de cette situation.  Désabusement avec la politique, continuité avec la tradition consistant à appuyer des caudillos ou hommes forts, désenchantement avec les idéologies suite à la chute du mur de Berlin, préférence envers les régimes “techniques”, manque d’éducation et de véritables traditions démocratiques? Toutes les réponses sont possibles...

(1) Selon ce système, dans chaque circonscription électorale deux parlementaires sont élus, députés ou sénateurs. Les candidats se présentent selon un système de listes, deux dans chacune d’elles. Mais les deux postes ne reviennent pas forcément à la liste gagnante. Pour que ceci soit possible, il faut que la somme des voix de ses deux candidats double le total de la liste qui arrive en deuxième place. Si tel n’est pas le cas, le candidat gagnant est élu, mais son compagnon de liste (même s’il est arrivé en deuxième place au total) n’est pas élu; le poste revient au candidat ayant le plus de votes dans la liste arrivé deuxième, même si ce candidat est arrivé seulement troisième dans l’ensemble de la circonscription.