La guerre de 1898 à Cuba et les relations entre l’Amérique Latine et les États-Unis
par José Del Pozo, professeur d’histoire, UQAM.
Le 10 décembre, il y a de cela un siècle, marque la fin officielle de la guerre entre les États-Unis et l’Espagne à Cuba. Ce conflit a une double signification: d’une part, il entraîna la disparition de ce qui restait de l’empire espagnol en Amérique; de l’autre, il constitue l’un des plus importants chapitres dans la relation tourmentée entre l’Amérique Latine et les États-Unis.
Au début du XIXe siècle, la quasi-totalité des anciens territoires coloniaux de l’Espagne en Amérique avaient gagné leur indépendance. Cuba et Porto-Rico étaient les seuls à demeurer dans l’empire qui avait dominé la plupart du Nouveau Monde pendant plus de trois cents ans.
Cette indépendance avait été gagnée sans la participation des États-Unis qui étaient pourtant favorables à la création des nouvelles républiques. En 1823, le président Monroe fit dans son message annuel au congrès, sa fameuse déclaration connue plus tard (à tort) comme la “Doctrine Monroe”. Dans ce document, les États-Unis déclaraient qu’ils ne toléreraient pas l’intervention de puissances étrangères dans l’hémisphère américain. Mais ce texte, largement inspirée par la Grande-Bretagne, ne constituait ni une déclaration anti-coloniale ni un projet d’alliance avec les pays de l’Amérique centrale et du Sud.
Dans la pratique d’ailleurs, les États-Unis ne réagirent pas pour s’opposer à certains actions extra-continentales durant le XIXe siècle, comme l’occupation des Malouines par l’Angleterre en 1833 ni le bombardement du port de Valparaíso, au Chili, en 1866, par la marine de guerre espagnole. Par contre, ils firent la guerre au Mexique en 1846 pour lui arracher l’immense territoire qui va de la Californie jusqu’au Texas et certains milieux financiers américains appuyèrent officieusement les expéditions de Walker au Nicaragua en 1856, en vue de faire une percée américaine en Amérique centrale.
Les ambitions américaines incluaient aussi la Caraïbe, et en particulier l’île de Cuba. Déjà en 1848, Washington avait proposé à l’Espagne d’acheter l’île, en offrant 100 millions de dollars. Plus tard, le commerce entre Cuba et les États-Unis avait augmenté énormément. Les exportations de sucre, la principale richesse cubaine, se faisaient de plus en plus vers les États-Unis. En 1877, 82% des exportations cubaines allaient vers ce pays, alors que l’Espagne recevait à peine 6%. Plusieurs des plus importantes plantations cubaines commencèrent à être achetées par des investisseurs américains.
C’est pour ces raisons que les États-Unis ne pouvaient pas rester indifférents lorsque, en 1895, un soulèvement armé éclata contre la domination espagnole à Cuba. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait, car plusieurs mouvements indépendantistes avaient eu lieu durant le XIXe siècle.
Pendant trois ans, la guerre eut lieu entre les forces espagnoles et les Cubains. Malgré la mort d’un de leurs principaux leaders, le poète José Martí, tombé lors d’un des premiers combats, les Cubains menèrent une lutte acharnée, et en 1897 ils étaient en train de gagner la lutte.
Les élites cubaines se tournèrent alors vers les États-Unis. Ils craignaient la victoire des rebelles, car ceux-ci faisaient aussi une lutte sociale, en s’attaquant aux grandes plantations et en parlant d’une redistribution des terres au profit des petits producteurs. Le pays du nord représentait la seule alternative politique afin de sauvegarder leurs intérêts économiques.
Ainsi, dès le mois de juin 1896 les planteurs cubains s’étaient adressés au président Cleveland pour demander l’annexion de l’île par les Américains. Cette démarche n’allait pas tomber dans les oreilles d’un sourd. En avril 1898, le président américain McKinley, s’appuyant sur l’explosion du navire de guerre américain, le Maine, en rade de La Havane en février, déclara la guerre à l’Espagne. Après quelques hésitations, il s’engagea à ne pas faire de Cuba une colonie américaine, mais bien à la transformer en un pays indépendant.
La guerre de libération menée par les Cubains contre l’Espagne se transforma ainsi en une guerre entre l’Espagne et les États-Unis. Les troupes américaines débarquées à Cuba agirent par leur propre compte; il y eut peu de contacts avec les rebelles. Une fois les Espagnols vaincus, les Américains s’attelèrent à désarmer l’armée cubaine. Enfin, Washington ne fit pas le moindre geste pour faire participer des représentants cubains aux négociations de paix.
Le 10 décembre 1898, le traité de paix fut signé entre l’Espagne et les États-Unis. Tel que promis, Cuba devenait un pays indépendant; cependant, Porto-Rico, qui n’avait pas été impliqué dans la guerre, devenait un protectorat américain et la même chose arrivait aux Philippines. De plus, Cuba allait rester un pays occupé militairement par les États-Unis pendant une période jugée nécessaire à l’implantation d’un gouvernement stable. Cette occupation allait durer jusqu’en 1903 et prit fin seulement lorsque les Cubains acceptèrent dans leur constitution la clause connue comme l’amendement Platt, qui autorisait les Américains à intervenir dans l’île si leurs intérêts étaient menacés. Ces événements sont encore à la source du nationalisme cubain et de la méfiance viscérale du régime castriste envers Washington.
De la sorte, l’épisode de 1898 à Cuba résume bien le drame des rapports entre l’Amérique Latine et les États-Unis. Ces derniers agirent unilatéralement dans l’île, non seulement sans considérer le rôle ni les opinions des Cubains, mais sans demander non plus l’avis des autres pays latino-américains.
Ironie de l’histoire, lorsque les États-Unis avaient déclaré la guerre à l’Espagne, les combattants cubains avaient bien reçu la nouvelle, croyant qu’ils pourraient compter sur les Américains comme leurs alliés dans la lutte pour l’indépendance. De la même manière, en 1823 les gouvernements des nouveaux états latino-américains avaient bien accueilli l’annonce du président Monroe, pensant qu’il s’agirait du commencement d’une organisation collective des Amériques contre les pouvoirs colonialistes. Les suites de l’histoire démontreraient que la réalité serait bien différente et que les États-Unis deviendraient, pour les Latino-américains, une des principales sources de conflit dans leur existence, donnant lieu à une relation ponctuée d’aspects contradictoires et souvent négatifs. Dans la nouvelle étape historique mondiale, inaugurée en 1989, peut-on penser que cette tendance a été renversée?