Version abrégée de la conclusion du livre Le Chili contemporain: quelle démocratie?, que vient de publier l’auteur aux éditions Nota bene.
par José Del Pozo, professeur d’histoire, UQAM.
Les pays latino-américains, depuis leur accession à l’indépendance, ont connu des difficultés à se doter d’un système politique basé sur le libre exercice de la souveraineté populaire, à garantir la liberté d’expression et le pluralisme idéologique, à bien traiter ses minorités et à faire respecter les droits humains. De plus, le niveau de vie de la population reste bas et de grandes inégalités persistent. Bref, la démocratie n’a pas été un succès.
L’originalité de ce pays est qu’il a été perçu historiquement comme le pays le plus avancé en matière de démocratie politique en Amérique latine. Dans cette perspective, il est difficile de comprendre pourquoi la vie politique au Chili devait se polariser à ce point à partir de 1970, avec les conséquences tragiques que l’on connaît et dont l’impact se fait sentir encore aujourd’hui.
Le système politique chilien fit des progrès relativement rapides, puisque dès le dernier tiers du XIXe siècle il y eut la loi de suffrage universel et un premier début de pluralisme dans le système des partis politiques. Ces tendances se renforcèrent au XXe siècle, notamment avec l’incorporation des femmes au corps électoral et avec l’apparition des partis politiques de gauche et de la Démocratie-chrétienne. Mais ces progrès avaient été entachés par l’utilisation fréquente de la fraude lors des élections, par l’exclusion des analphabètes du corps électoral, par l’intervention militaire de 1924-1931, par la loi anticommuniste (qui servait aussi à intimider les syndicats) de 1948-1958 et par le recours fréquent à la répression lors de certaines manifestations massives.
Le Chili souffrait de quatre autres handicaps limitant la démocratie: les insuffisances de son développement économique, les profondes divisions des classes sociales, l’exclusion de la plupart des travailleurs ruraux de la participation électorale et syndicale, et la mentalité élitiste combinant un mélange de paternalisme et intolérance sociale et raciale envers les moins bien nantis et les moins scolarisés.
Malgré ces lacunes, le Chili avait connu certains progrès réels au milieu du XIXe siècle. Dans les années 1960, une vie politique diversifiée, avec un éventail de partis politiques représentant des courants de pensée très différents ainsi qu’une grande liberté d’expression caractérisaient le pays. La population était relativement scolarisée et l’économie était plus diversifiée que dans bien d’autres pays de la région. L’État pouvait constituer un instrument de choix pour promouvoir les changements nécessaires à une démocratisation plus achevée.
Les victoires électorales successives de deux forces qui s’étaient engagées à oeuvrer dans ce sens, la Démocratie-chrétienne d’abord et l’Unité populaire ensuite, pouvaient concrétiser cette perspective. Mais ces deux forces ne réussirent pas à s’entendre, le facteur international jouant de tout son poids. La D-C disqualifiait la gauche, considérée comme un appendice de Moscou, alors que pour l’Unité populaire, les démocrates-chrétiens représentaient une force au service des États-Unis. Et l’ombre de la révolution cubaine planait sans cesse sur le Chili. Cet ensemble de circonstances a mené le pays à un dialogue de sourds.
La dictature et le rôle de l’entreprise privée
Le coup d’état et l’époque de la dictature mirent en évidence plusieurs tendances sous-jacentes à la culture chilienne. Le degré de la répression qui s’installa ne constituait en fait que l’application à plus grande échelle des tendances autoritaires du passé. Les militaires reçurent l’appui, direct ou indirect, de plusieurs groupes de la société chilienne, comme les entrepreneurs, la droite politique, une partie de la Démocratie-chrétienne (du moins dans un premier temps), les juges et d’autres hauts fonctionnaires. Ceci démontrait clairement que certaines personnes n’avaient aucun scrupule à faire disparaître le système institutionnel chilien et à démanteler les éléments de démocratie dans la société civile lorsqu’elles se sentirent menacées ou lorsqu’elles jugèrent qu’ils n’avaient plus le contrôle sur le pays.
Mais la dictature mit d’actualité une autre question, plus sophistiquée et novatrice: la stratégie de développement et le nouveau rôle assumé par l’entreprise privée. Si cette dernière avait toujours été présente au Chili, son rôle était de plus en plus effacé entre 1940-1970, et elle se laissait distancer par l’État, devenu le grand investisseur au pays. Le nouveau cadre fourni par la dictature devait renverser cette tendance, faisant du secteur privé et de l’ouverture sur le marché international les facteurs principaux du développement économique, processus qui culmina avec un certain succès, du moins après la crise de 1982-1985.
Le passage de la dictature à un régime sous le contrôle des civils constitue l’aspect le plus controversé du Chili contemporain, puisqu’il n’est pas tout à fait certain que le pays soit entré dans une phase démocratique. Pour certains analystes, tels le politologue J. Nef, la Concertación a échoué sur toute la ligne, sa principale fonction ayant consisté à “donner de la respectabilité à une situation contre-révolutionnaire et antidémocratique”, sans obtenir de succès dans ses timides tentatives de réformer l’appareil institutionnel autoritaire hérité de Pinochet. Par contre, pour le sociologue Manuel A.Garretón, le Chili actuel est basé à la fois sur des éléments démocratiques et autoritaires, ce qui donne comme résultat “une démocratie inachevée, qualitativement pauvre”, mais foncièrement différente de la situation qui prévalait durant la dictature militaire.
Une démocratie inachevée
Il est indéniable qu’au niveau strictement politique, l’analyse de Garretón est recevable. On ne peut pas banaliser le fait que depuis mars 1990 il existe une liberté d’expression, et d’organisation, un pluralisme idéologique et un respect bien plus grand des Droits humains. Même si les enclaves autoritaires subsistent, parfois dirigées par les même personnages qui faisaient la loi pendant la dictature, il ne reste pas moins que leur poids dans la vie de quotidienne est infiniment moins grand qu’avant.
Et pourtant, les lacunes dans l’oeuvre de l’alliance au pouvoir sont claires. La Concertación a non seulement peu progressé dans la difficile et laborieuse tâche d’améliorer la démocratie au niveau politique; elle a semblé peu soucieuse de prendre davantage d’initiatives. Si récemment les réformes à la Constitution et l’éventuel jugement de Pinochet, ainsi que les nouvelles discussions sur le sort des détenus-disparus, sont à l’ordre du jour, cela est en partie grâce à l’arrestation de l’ancien général à Londres, dont l’initiative revient au juge espagnol Garzón, et non au gouvernement chilien.
Cette situation peu encourageante s’explique, en plus de la prudence de la Concertación, par d’autres facteurs qu’il ne faut jamais oublier. Le premier, de nature interne, est que les partisans du statu quo disposent d’un appui électoral non négligeable. Ce qui prouve que pour une bonne partie du pays, la stabilité compte plus que la démocratie, ou en d’autres mots, qu’une démocratie limitée est préferée.
Un autre facteur, d’origine externe, vient du fait que la passation du pouvoir des mains des militaires à celle des civils se fit au même moment que le système des “pays socialistes” volait en éclats. Par le fait même, l’attitude pragmatique des dirigeants concertationistes a été renforcée et leur a laissé le champ libre au niveau idéologique. Ce facteur démontre encore une fois, la dépendance des pays comme le Chili, qui paya cher sa tentative de créer une “voie originale” entre 1970-1973.
Enfin, l’amélioration du niveau de vie constitue-t-elle la raison d’être fondamentale du Chili à l’aube du troisième millénaire? On est encore loin de la phase du “confort et l’indifférence” qui selon certains caractérise les sociétés comme le Québec. Mais il est clair que les grands objectifs politiques, s’ils suscitent l’émotion d’une partie de la population, ne constituent pas (ou plus?) la priorité de la majorité.