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Écrivains hispano-américains et brésiliens au Québec









Écrivains hispano-américains et brésiliens au Québec: une littérature à ses premiers pas
par José Del Pozo, professeur d’histoire, UQAM.


      L’expression littéraire fait partie des activités culturelles des exilés et des immigrants latino-américains de langue espagnole et portugaise résidents dans la province francophone. Si la plupart de ces auteurs demeurent peu connus (même à l’intérieur de leurs groupes nationaux),  le fait que cette activité soit constante depuis plus d’une vingtaine d’années, et que de temps en temps de nouveaux noms s’ajoutent au bassin d’auteurs, révèle une certaine vitalité. Cet article, qui ne prétend pas être exhaustif, vise à donner une information générale sur le sujet.

     On peut diviser ces écrivains en trois groupes. Le premier, le plus nombreux, est formé par les auteurs qui écrivent en espagnol et qui ont publié à Montréal. Leur expérience n’a pas été facile. Il n’existe pas encore des éditeurs en espagnol établis. Un montréalais d’origine américaine, Hugh Hazelton, a fait de grands et louables efforts pour publier les auteurs latino-américains d’ici, mais cette entreprise se heurte à de grandes difficultés. L’absence d’un véritable journal en espagnol, la rareté de librairies offrant des livres en espagnol (seulement trois dans tout Montréal) et le silence quasi total des grands quotidiens, en français ou en anglais sur cette littérature de troisième langue constituent des obstacles de taille pour la diffusion des oeuvres. La situation n’est évidemment pas meilleure pour ceux qui ont opté pour l’édition au compte d’auteur.

      La majorité de ces auteurs ont publié des livres de poèmes. Ils sont pour la plupart d’origine chilienne. Parmi eux figurent Manuel Aránguiz, Jorge Cancino, Francisco Viñuela, Enrique Sandoval, Alfredo Lavergne et Tito Alvarado. Ces derniers sont les plus prolifiques, puisque ils ont publié tous les deux une demi-douzaine de livres. Lavergne a publié aussi en français.  Parmi les poètes originaires d’autres pays, on peut mentionner la Colombienne Yvonne Truque, dont l’oeuvre figure dans des anthologies aux États-Unis, et le Salvadorien Salvador Torres. Ce dernier remporta en 1989 un prix avec son volume de poèmes Dioserías y odioserías. Deux  autres poètes Chiliens, Daniel Inostroza et Jorge Etcheverry, publièrent en 1990 une anthologie de la poésie des auteurs latino-américains au Québec, sous le titre Enjambre: poesía latinoamericana en el Québec. Etcheverry est un auteur assez connu à Ottawa, ville où il habite.

     La prose n’a eu que peu de représentants. Parmi eux figurent trois femmes: la Salvadorienne Ana de Pacas et les Cubaines Yolanda Gómez et Eucilda Jorge Morel. Elles ont toutes publié de courts romans.  Le Guatémaltèque Edgar Castillo est auteur d’un recueil de nouvelles, tout comme le Chilien Pedro Riffo. Un volume publié en 1995 réunit des nouvelles écrites par des jeunes chiliens en édition bilingüe: Crecer en el exilio / Grandir déraciné. Un autre Chilien, Rodrigo González, écrivit un livre de contes pour enfants, Cuentos de la cabeza y la cola. Le Péruvien Carlos Quiroz est l’auteur du seul roman long dans ce groupe, Los enanos verdes (1998)

     Un deuxième groupe, bien plus restreint, est constitué par ceux qui, tout en écrivant en espagnol, ont publié dans leurs pays d’origine pour ensuite faire circuler leurs oeuvres à Montréal. Figurent ici deux Chiliens: Hernán Barrios, auteur d’un volume de nouvelles et d’un roman et José Leandro Urbina. Ce dernier se démarque nettement par la qualité de son oeuvre. Son roman Cobro revertido, dont l’action se passe à Montréal, fut publié par la prestigieuse maison Planeta à Santiago et connut beaucoup de succès. Il fut par la suite publié en français par une maison d’édition montréalaise, sous le titre de Longues distances (Lanctôt éditeur, 1996). Le Mexicain Gilberto Flores Patiño fait aussi partie de ce groupe. Il s’agit d’un auteur connu dans son pays d’origine, qui a publié plusieurs romans et livres de contes au Mexique, qui ont été par la suite traduits en français et publiés à Montréal. L’un des plus connus parmi ses livres est le roman Esteban, qui raconte la vie et les rêves d’un enfant au Mexique (Boréal, 1987). Une expérience jusqu’à maintenant inédite est celle de l’Argentin Agustín Prieto, qui a publié un roman à Cuba.

     Le troisième groupe est formé par ceux qui ont décidé d’écrire directement en français (ou qui ont fait traduire ses oeuvres dans cette langue) et qui ont trouvé éditeur parmi les maisons québécoises, signe que leur production a une certaine qualité. L’Uruguayenne Gloria Escomel fut la première à le faire. Grâce à l’éducation en français reçue dans son pays d’origine, elle avait publié en France dès les années 1970 pour ensuite récidiver au Québec, où elle a publié deux romans, Fruits de la passion (1988) et Pièges (Boréal, 1992). Elle a été suivie par plusieurs Chiliens. Il y eut d’abord Marilú Mallet, qui publia deux recueils de nouvelles au début des années 1980, Miami Trip et Les Compagnons de l’Horloge-pointeuse (Québec-Amérique, 1981) et par Jorge Fajardo, auteur du roman La Zone (VLB, 1986). Détail intéressant, ces deux auteurs sont davantage connus dans le cinéma, domaine dans lequel ils ont réalisé plusieurs films, la plupart des courts et de moyens métrages. Alberto Kurapel a publié trois recueils de poèmes, dont La blessure inévitable (Trois-Rivières, 1996). De plus, cet auteur a dirigé une compagnie de théâtre et traduit en espagnol des auteurs québécois. Il est l’un des rares auteurs chiliens adultes à essayer d’intégrer la culture d’ici avec celle du Chili. Elías Letelier est auteur du volume de poèmes Silences (Hexagone, 1997). Mauricio Segura vient de publier un roman dans une maison prestigieuse, sous le titre Côte-des-nègres (Boréal, 1998). Il est le premier auteur de la “deuxième génération” de Latino-américains de Montréal, puisqu’il arriva ici à l’âge de cinq ans, en 1974. Son livre, qui raconte l’histoire des gangs d’étudiants de lycée qui se font la lutte pour le contrôle du quartier, a été bien reçu par la critique. Miguel Retamal est le seul qui, jusqu’ici, ait publié une pièce de théâtre, en édition bilingue, L’attente. Il a écrit plusieurs autres pièces, dont quelques-unes ont été jouées en français.  À cette liste s’ajoute un nouveau nom: l’Argentin Daniel Castillo, professeur de littérature et auteur du roman Les foires du Pacifique (Hull, Vent de l’Ouest, 1998),dont l’action se passe à Lima. Cette oeuvre vient de remporter un prix octroyé par un journal d’Ottawa.

      Pour terminer ce tour d’horizon, il faut mentionner Sergio Kokis. Il est dans une catégorie spéciale, car d’un côté il est le plus connu de tous les auteurs latino-américains de Montréal et il est le seul originaire du Brésil.  De profession psychologue, il arriva au Québec à la fin des années 1980 et se lança à l’écriture. Son premier roman, Le pavillon des miroirs (XYZ éditeur, 1994), qui raconte ses souvenirs d’enfance au Brésil remporta le Prix de l’Académie des Lettres du Québec. Il a publié par la suite trois autres romans, dont Errances (XYZ, 1996), qui parle de sa sortie du Brésil après le coup militaire de 1964 et de son exil en Europe.

     La plupart de ces auteurs nous décrivent leur’expérience de l’exil et leurs souvenirs personnels. Dans ce sens, une grande partie de leurs oeuvres a une valeur autant documentaire que littéraire. La qualité de leur production est plutôt inégale, surtout dans le cas des auteurs du premier groupe. À cela s’ajoutent les difficultés de distribution et de publicité mentionnées plus tôt..

     Les auteurs latino-américains du Québec ont donc une pente à remonter. Le public pouvant lire l’espagnol et le portugais est relativement nombreux (au-delà de 100,000 personnes dans la région de Montréal) mais il est loin d’être acquis d’avance. Possiblement la clé soit la qualité de la production: à mesure qu’il y aura d’autres Sergio Kokis ou José Leandro Urbina, les auteurs d’ici pourront être identifiés par les lecteurs, qui jusqu’à maintenant préfèrent acheter les valeurs sûres, de Jorge Amado à Mario Vargas Llosa, lorsqu’il s’agit de littérature latino-américaine...