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Élection présidentielle







L’élection présidentielle au Chili: une Concertación affaiblie contre une droite déguisée
par José Del Pozo, professeur d’histoire, UQAM.

     L’élection présidentielle de dimanche prochain au Chili, la troisième depuis que la dictature militaire remit le pouvoir aux civils, revêt un caractère particulier. Lors des deux élections précédentes les candidats de la coalition de centre-gauche connue comme Concertación, l’avaient emporté assez facilement (Patricio Aylwin en décembre 1989 et Eduardo Frei fils en décembre 1993, tous les deux démocrate-chrétiens). Cette fois-ci, cependant, l’issue semble incertaine. Parti largement favori, Ricardo Lagos, le candidat des partis au pouvoir fait face actuellement à un adversaire qui a effectué une importante remontée dans les sondages: Joaquín Lavín, ancien maire de la riche municipalité de Las Condes (haute-ville de Santiago), appuyé par la droite.

     Lagos compte sur des atouts importants. Né en 1938, il fut militant socialiste durant les années d’Allende, mais sans occuper des postes de premier plan à cette époque. Plus tard, il a gardé une idéologie de gauche, mais assez flexible. De la sorte, il peut attirer le vote des anciens partisans d’Allende sans effrayer l’électorat qui ne veut rien savoir d’une nouvelle polarisation de la vie politique. À la fin de la dictature il s’était rendu célèbre par une intervention vigoureuse contre Pinochet à la télévision. Par la suite, il s’était illustré comme un des ministres les plus en vue de la Concertación. Il jouit aussi d’une bonne réputation intellectuelle et possède de contacts importants au niveau international. Son seul handicap semble être le fait de ne pas avoir un appui enthousiaste de la part de certains démocrate-chrétiens, déçus de ne pas avoir un candidat à la présidence issu de leurs rangs.

     La popularité inattendue de son principal adversaire, Lavín,  s’explique par deux facteurs. Le premier est celui de l’affaiblissement du gouvernement Frei, dont la popularité est en baisse constante depuis l’année passée. Ceci est dû principalement à la forte hausse du taux de chômage (qui est passé de 5,5% en 1997 à 11% aujourd’hui) ainsi qu’à la persistance de certains problèmes de la vie quotidienne, tels la criminalité. Ce dernier est devenu un cheval de bataille important de la droite, qui accuse le gouvernement de mollesse et d’inefficacité dans ce domaine. Les critiques viennent aussi en provenance de la gauche, qui reproche l’insensibilité du gouvernement à l’égard du problème de la terre des Indiens, le manque de solutions aux problèmes de l’environnement, la mauvaise distribution du revenu et l’attitude adoptée dans l’affaire Pinochet. La politique du gouvernement dans ce dernier dossier, consistant à demander le retour de l’ancien dictateur afin qu’il soit jugé au Chili, est qualifiée d’hypocrite, puisque les Forces armées, dit-on,  ne toléreraient jamais qu’un tel procès ait lieu. Tous ces problèmes ont nui à la candidature Lagos, qui ne peut ni ne veut se présenter comme une alternative face à la Concertación, mais bien comme celui qui va continuer et parfaire ses réalisations, surtout en matière de justice sociale. Son mot d’ordre est de “Gouverner avec équité”. Certains disent que Frei avait dit la même chose en 1993...

     Lavín a exploité ses avec habilité cette situation pour se présenter comme le candidat du changement. Appuyé par des moyens financiers énormes, sa publicité a envahi toutes les rues de Santiago et les autoroutes (à tel point que les autres candidats, même Lagos, ont peu ou pas de visibilité), en offrant une solution rapide à tous les problèmes (moins de délinquance, plus de services de santé, plus d’emplois...) suivi du mot d’ordre: viva el cambio! (vive le changement!). Il y a quelque chose d’ironique de voir la droite aujourd’hui comme la force qui aspire à modifier le pays, alors qu’il y a 35 ans c’était l’inverse.

     Le succès de Lavín s’explique aussi parce que le jeune candidat (46 ans) se donne l’image d’un politicien sans attaches partisanes. Il déclare que dans son gouvernement il acceptera la participation des meilleurs, sans égard à leur orientation  idéologique. Affirmant que le pays est fatigué de la politique, il dit qu’il faut se consacrer à chercher la solution aux problèmes concrets qui affligent surtout les gens moins favorisés. Ses adversaires rappellent que ces déclarations cachent un passé bien engagé. Il appuya ouvertement la dictature de Pinochet et fonda un parti de droite, l’UDI (Union démocratique indépendante) vouée à défendre l’œuvre des militaires. Lavín a fait son possible pour répondre à ces critiques en disant qu’il est très sensible à la souffrance des parents des détenus-disparus et en affirmant qu’il faut laisser libre cours à la justice en matière des Droits humains. Cette dernière déclaration est importante, vu que dans les derniers mois plusieurs militaires ont commencé à être interrogés par les juges en vue d’éclaircir quelques-uns des pires crimes commis pendant la dictature.

     Un autre facteur est le fait que plusieurs électeurs n’arrivent pas à faire la différence entre les programmes des deux principaux candidats.. En matière d’économie, tous les deux s’engagent à cotinuer à accorder un rôle clé aux exportations et à l’action du capital privé. Ils coïncident aussi pour dire qu’il est temps de mettre un terme à la censure qui pèse encore sur le cinéma et les livres. Les deux appuient aussi l’idée de ne pas priver de la nationalité chilienne à ceux qui en ont adopté une autre à l’étranger. La principale différence réside en l’attitude de Lagos en faveur d’un référendum pour réformer la Constitution de 1980, imposée par les militaires. Ceci permettrait de mettre un terme aux enclaves autoritaires, comme celle des sénateurs désignés. Sur cette matière, Lavín a fait la sourde oreille.

     Quatre autres candidats briguent aussi la Présidence. Parmi eux, seule Gladys Marín, candidate du Parti communiste, a des chances d’obtenir un appui important, qui peut aller jusqu’au 6% du vote. Les autres (Sara Larraín, écologiste, Tomás Hirsch, humaniste et Arturo Frei, un ancien démocrate-chrétien et cousin du président, indépendant) ne devraient pas obtenir plus qu’1% chaque.
Néanmoins, étant donné que tous ces candidats (excepté Arturo Frei) représentent divers secteurs de gauche, leur vote pourrait être important advenant une deuxième ronde, programmée pour le 16 janvier. Si Lagos, qui demeure le favori, ne l’emporte pas au premier tour, il devra composer avec les autres (même s’il a dit qu’il ne le fera pas) pour s’assurer de la victoire en janvier. Certains nostalgiques diront que avec lui, le Chili aurait son deuxième président socialiste. Mais les temps ont bien changé depuis l’Unité populaire...