1.
L’époque précolombienne
On calcule que le peuplement du Chili a
commencé il y a environ 12 000 ans avant notre ère. C’est
la date que fournit le site archéologique de Monte Verde,
situé près de Valdivia, qui a été
découvert récemment (1978), et qui est le plus ancien du
pays. D'autres sites célèbres sont ceux de San Pedro de
Atacama dans le nord, et de Tagua-Tagua, dans le centre, datés
de 10 000 et 9 000 ans respectivement.
Avant l'arrivée des Espagnols, on calcule
qu’environ un million d’autochtones vivaient au Chili. Cette population
était composée de différentes ethnies, qui
n'avaient pas atteint un développement social majeur. Celles du
nord, du centre et du sud se trouvaient au stade de tribus comme les
anthropologues les définissent : ils vivaient en groupes de
plusieurs centaines de personnes, pratiquaient l'agriculture et
connaissaient la céramique, mais ne formaient pas une
unité politique et ne connaissaient ni la vie urbaine ni
l’écriture. Les ethnies de l'extrémité sud se
trouvaient à un niveau encore moins évolué, celui
des bandes : elles vivaient en très petits groupes de 20 ou 30
personnes, se nourrissaient exclusivement de la chasse, de la
pêche et de la cueillette, et menaient une vie nomade.
La
région du nord désertique
Dans cette région vécurent d'abord des
bandes qui dépendaient des ressources de la mer, mais qui
pénétraient à l'intérieur pour chasser les
lamas dans la cordillère. On ignore le nom des premières
ethnies, mais l’une d’elles qui a vécu dans une zone
appelée Chinchorro, près de l'actuelle ville d'Arica, a
laissé des traces de son passage, avec des momies les plus
anciennes du monde, puisqu’elles sont antérieures à
celles de l'Égypte des pharaons et qu’elles remontent à
environ 5000 av. J.-C.
Près de 500 ans av. J.-C. apparurent les
premières tribus qui ont laissé des vestiges d’une
première vie sédentaire, avec des constructions
monumentales appelées pucarás, et des poteries. Ils
cultivaient des flageolets, des pommes de terre et du maïs.
Certaines d'entre elles ont été influencées par la
culture de Tiwanako dans la Bolivie d’aujourd'hui. Peu avant
l'arrivée des Espagnols, elles furent conquises par les Incas du
Pérou. Les Espagnols ont appelé ces Indiens
Atacameños, mais on ignore le nom qu’ils se donnaient
Les
Indiens du Nord semi-aride
Des sociétés sédentaires
apparurent dans les vallées inter-andines au début de
notre ère. Le groupe ethnique qui y vivait à
l'époque de la conquête européenne était les
Diaguitas, qui vivaient également dans l’Argentine
d’aujourd'hui. Ils savaient travailler le cuivre et le bronze. Les
tombes attestent un début de différenciation sociale et
la population avait commencé à vivre dans des villages.
Ils étaient également en contact avec les Incas.
La
région centrale
Entre Santiago et Concepción apparurent des
tribus à partir du XIe siècle. Dans cette région
habitaient diverses sociétés apparentées
culturellement parlant des langues semblables : les Picunches dans la
région de Santiago, les Mapuches dans la région du fleuve
Bío-Bío, les Huilliches un peu plus au sud, où se
trouve aujourd’hui Valdivia. Toutes pratiquaient l'agriculture
(haricots, maïs, pommes de terre, poivrons, quinoa ...) en plus de
cueillir des fruits et de chasser le guanaco dans les Andes. Les
Picunches savaient construire des canaux d'irrigation et vivaient dans
des villages d'environ 300 personnes, dont les habitants cultivaient la
terre collectivement. Dominées par les Incas, elles vivaient
avec des autochtones péruviens déplacés au Chili,
les mitimae.
Les Mapuches, le groupe ethnique le mieux connu par
l'abondance des descriptions laissées par les Espagnols, qui les
ont appelés Araucans, vivaient dans une région
caractérisée par l'abondance de l'eau (venant de
précipitations qui atteignaient les 1 000 mm annuellement) et
les forêts. Ils ne furent pas conquis par les Incas. Ils vivaient
de l'agriculture, de la chasse et de la cueillette; ils avaient
probablement appris à cultiver la terre seulement vers 1200. Ils
formaient un groupe ethnique nombreux, avec une population de 300 000
personnes peut-être, qui vivaient dans de nombreuses petites
unités de 100 à 200 personnes, dans des maisons
appelées rucas, qui
abritaient plusieurs familles. Le lonko
était l'autorité du groupe familial et avait un certain
prestige, mais ne constituait pas une classe sociale supérieure,
en l’absence de la propriété privée. Il avait
parmi ses fonctions celle d’organiser le mingako ou tâches
collectives, et de résoudre les conflits. Il y avait des
autorités temporaires en temps de guerre, les toquis, mais qui
perdaient leur statut une fois terminé le conflit. Leurs
divertissements comprenaient le jeu de la chueca, semblable au hockey
sur gazon. Une partie des Mapuches vivait de l'autre côté
des Andes, en Argentine.
La
région froide et pluvieuse du sud et de l’extrême sud
Un peu au sud de la région mapuche vivaient
les Tehuelches, les Pehuenches et les Puelches, des habitants des
piémonts et des Andes qui vivaient en bandes, de la chasse du
guanaco et de la cueillette. Ils ne connaissaient pas la poterie ou
l'agriculture, malgré leur proximité avec les Mapuches.
Dans l'extrême sud, les principales ethnies
étaient les Alacalufes et les Yagans, qui étaient des
nomades de la mer, se déplaçant entre les nombreuses
îles d’Aisen et de Magellan, vivant essentiellement de la
pêche et de la chasse d'animaux marins. Dans la Terre de Feu
vivaient les Onas ou Selknams, qui chassaient le guanaco. Aujourd'hui,
tous ces groupes ethniques sont presque disparus, par la faute non pas
des Espagnols, mais des Blancs au cours des XIXe et XX e siècles.
2) L’époque
coloniale
La
colonisation espagnole: la Conquête
Les Espagnols sont entrés en contact avec les
indigènes qui habitaient ce qu'on appellera le Chili en 1536,
avec l’expédition venue du Pérou, dirigé par Diego
de Almagro, qui avait joué un rôle important dans la
conquête de l'empire Inca. Cet épisode est connu comme la
«Découverte», même si certains
prétendent que cette dernière revient à Magellan,
navigateur portugais au service de l'Espagne qui a
«découvert» la pointe sud du Chili, en 1520, lorsque
ses bateaux firent le tour du monde. Mais le passage d’Almagro par le
Chili Almagro n’eut pas de conséquences majeures, car les
Espagnols se sont limités à explorer le nord et le centre
du pays, sans fonder de villes. Ils sont retournés au
Pérou, déçus de ne pas trouver de l'or, qui
était le but du voyage.
L’œuvre
de Pedro de Valdivia
Quelques années plus tard, en 1541, arriva au Chili
une deuxième expédition, également en provenance
du Pérou, dirigée par Pedro de Valdivia, un des
capitaines de Francisco Pizarro, conquérant des Incas. Cette
fois, les choses se passèrent différemment. Valdivia
voulait s'établir sur le territoire chilien et gouverner.
À cette fin, il fonda plusieurs villes: Santiago, qui serait la
capitale, en février 1541, suivie de La Serena, en 1544,
Concepción, en 1550, Valdivia, en l'honneur de lui-même,
en 1552, et Osorno en 1553, et d’autres de moindre importance.
Valparaíso, le principal port du pays, n'a pas de date
officielle de fondation, mais elle a commencé à exister
après l'arrivée d’Almagro, en 1536.
L’expédition de Valdivia suscita
également la première résistance des autochtones.
Si les Espagnols survécurent aux attaques des indigènes
dans la région de Santiago, ce ne fut pas le cas dans le sud,
où les Mapuches présentèrent une opposition bien
supérieure. En 1553, cette ethnie mit les Espagnols en
déroute lors d’une bataille, captura et exécuta Valdivia.
C'était la première fois qu'un chef de la conquête
espagnole en Amérique subissait ce sort. Les Mapuches ont
continué à résister, et en 1598, ils ont vaincu
les Espagnols lors de la bataille de Curalaba, dans laquelle le
gouverneur Martín García Oñez de Loyola, tout
comme Valdivia, fut capturé et tué. Cette victoire (une
«catastrophe» pour de nombreux historiens chiliens, qui,
consciemment ou inconsciemment, ont pris parti pour les Espagnols) a
également conduit à la destruction des villes espagnoles
du sud telles que Valdivia et Osorno.
Des lors, le Chili fut divisé en trois
parties: du nord jusqu’au fleuve Bío-Bío, au centre-sud,
les Espagnols dominaient; depuis le fleuve Bío-Bío
jusqu’à ce qui est maintenant Puerto Montt, le territoire
était contrôlé par les autochtones; plus au sud,
l'Espagne contrôlait l'île de Chiloé. Cette
situation a persisté pendant toute l’époque coloniale et
s'est poursuivie pendant plusieurs décennies après
l'indépendance.
Le
gouvernement, la société et l'économie coloniaux
Les institutions coloniales furent définies
dès le départ. Valdivia et ses successeurs avaient la
charge de gouverneur, l'autorité suprême de la colonie,
bien qu'ils ne jouissaient d'une indépendance complète,
puisqu'ils dépendaient du vice-roi du Pérou. Les
gouverneurs dirigeaient le pays en consultation avec l’Audiencia, un
Tribunal de Justice qui pouvait aussi gouverner la colonie en l'absence
du gouverneur.
Comme dans le reste de l'Amérique espagnole,
l'Église catholique a joué un rôle important dans
la direction de la société, en collaboration avec le
pouvoir royal auquel il était soumis en vertu du droit de
patronage que le Pape avait octroyé au roi de Castille. Les
ordres religieux créèrent des églises et des
écoles, et les Jésuites ont également eu des
entreprises, avec des domaines ruraux administrés de
manière efficace.
L'économie ne connut pas un grand
développement en raison de la population réduite et
des entraves imposées par le système impérial.
L'Espagne n'encourageait l'industrie manufacturière dans ses
colonies, essayant plutôt d'imposer la vente de produits
européens. Le commerce extérieur devait s’orienter
uniquement vers l'Espagne ou vers d'autres colonies, mais il y avait de
la contrebande. Ce n'est que dans la fin du XVIIIe siècle que le
Chili fut autorisé à frapper sa propre monnaie, ce qu’il
fit dans le bâtiment connu sous le nom de Casa de la Moneda qui
devint, après l'indépendance, le siège du
gouvernement.
Les principales activités étaient
liées à la terre: l’élevage et ses
dérivés, tels que la production de suif et de peaux, et
diverses cultures, tel le blé que le Chili a commencé
à exporter vers le Pérou à la fin du XVIIe
siècle. Il y eut une production d'or au XVIe siècle qui
connut un déclin par la suite.
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la élite en un salón
a fines del siglo XVIII
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La société était
stratifiés suivant des lignes ethniques, comme dans toutes les
autres colonies: les Blancs au sommet, suivis par des métis, les
Indiens (qui étaient des personnes libres, à l’exception
des rebelles qui pouvaient être vendus comme esclaves) et enfin
les esclaves noirs. Ces derniers n’étaient pas très
nombreux, parce qu’ils représentaient une marchandise
coûteuse. Ils n’étaient que 4 000 à la fin de la
période coloniale, ce qui équivalait à moins de 10
% de la population totale. Les Indiens ont été
forcés de travailler pour les Espagnols dans le cadre du
système de l'encomienda
(octroi d'un groupe d'Indiens à un Espagnol qui les faisait
travailler à son profit), lequel fut aboli en début du
XVIIe siècle en raison de la forte mortalité des Indiens
(causée par des maladies apportées par les Espagnols). On
lui substitua le versement d'un tribut en argent que les Indiens
pouvaient acquitter en travaillant librement. Les métis et les
Blancs pauvres travaillaient librement, en tant que salariés,
mais dans l'agriculture, ils le firent en vertu d'un régime
spécial, celui d’inquilino,
où le travailleur, même s'il était libre, devait
fournir un nombre de jours ouvrables par an au propriétaire
foncier, en échange du droit à cultiver un petit lopin.
Il y avait aussi de petits propriétaires terriens, mais qui ne
réussirent pas à se transformer en une classe moyenne.
Le statut d'indépendance des Indiens Mapuches
obligea les Espagnols à maintenir une armée permanente,
financée par la vice-royauté du Pérou. Comme ce
n'était pas suffisant, les gouverneurs durent signer des
traités de paix avec les Indiens. Le premier traité ou
« parlement » eut lieu en 1641. Même s'ils
n’étaient pas très respectés, ils impliquaient une
reconnaissance de la souveraineté des autochtones et
créèrent les conditions pour que s’instaurent certaines
périodes de paix, permettant le développement de contacts
commerciaux entre les Blancs et les Indiens. En 1683, l'esclavage des
Indiens fut définitivement interdit.
Au cours du XVIIe siècle, le Chili fut
attaqué à plusieurs reprises par des pirates, des Anglais
et des Hollandais. Cela força les Espagnols à construire
des forts à Valdivia, par crainte d’une nouvelle attaque dans
cette région. Au cours de ce siècle, il n’y eut pas
fondation de nouvelles villes et Santiago fut en grande partie
détruite par un séisme en 1647.
Au XVIIIe siècle, la situation du pays
s'améliora. Les Indiens résistaient mieux aux maladies,
ce qui constitua un facteur important dans la croissance de la
population. Au début de ce siècle, la population
était d'environ 100 000 personnes pour atteindre peut-être
600 000 habitants à la fin du siècle. Pour la
première fois depuis le XVIe siècle on fonda de nouvelles
villes, en particulier dans la région centrale: Copiapó,
San Felipe, Los Andes, Quillota, Melipilla, San Fernando, Curicó
et Linares, la majorité par le gouverneur José Antonio
Manso de Velasco. Le roi autorisa pour la première fois des
Catalans et des Basques à se rendre en Amérique;
plusieurs familles de cette dernière origine vinrent au Chili,
et certaines en vinrent à faire partie de l'élite
commerciale et terrienne.
3
)
L'indépendance
Entre 1810 et 1818, la colonie appelée alors
« Royaume du Chili » fit sécession de l'Espagne et
forma un gouvernement indépendant. Ce faisant, le Chili fit
partie d'un processus qui impliquait presque toutes les colonies
espagnoles d'Amérique, alors que seuls Cuba et Porto Rico
restèrent au sein de l'empire; toutes les autres colonies se
séparèrent, dans la plupart des cas au terme d’une lutte
armée.
Les
antécédents
Contrairement à des pays comme la Colombie et
le Venezuela, au Chili, il n'y eut pas de grands mouvements de
protestation contre la domination coloniale et ni de
soulèvements armés avant 1810. Le seul
précédent à cet égard a été
la «conspiration des Trois Antoines » en 1780. Cet
épisode fut l'œuvre de deux Français, Antoine Gramusset
et Antoine Berney, avec le criollo
(Blancs nés en Amérique) Antonio Rojas, qui
conçurent le projet de créer une république,
d’abolir l'esclavage et d’établir des relations avec d'autres
pays. Leur initiative n'alla pas très loin, dès lors
qu'ils furent dénoncés et arrêtés. Mais il y
avait des gens qui croyaient à l'indépendance, comme
Bernardo O'Higgins, fils bâtard d'un ancien gouverneur du Chili,
l’Irlandais Ambrosio O'Higgins, qui participa à des
réunions avec des Latino-américains favorables à
l’indépendance à Londres, organisées par le
Vénézuélien Francisco de Miranda. L'arrivée
de plusieurs navires des États-Unis au début des
années 1800, autorisés à commercer en
Amérique espagnole, répandit des idées
républicaines, ce qui représenta un autre facteur.
La
« Vieille Patrie » (Patria Vieja)
Les historiens ont appelé ainsi la
période allant de 1810 à 1814, qui marqua le début
du mouvement d'émancipation. Le fait qui a
déclenché le processus fut l'invasion de l'Espagne par
Napoléon et l'arrestation du roi Ferdinand VII, ce qui
créa un vide du pouvoir, puisque les autorités coloniales
avaient été nommées par le monarque
désormais détrôné. Dans la plupart des
colonies se formèrent des Juntes (conseils) de gouvernement pour
administrer les royaumes américains aussi longtemps que le roi
serait absent.
Au Chili, la Junte se forma le 18 septembre 1810. Son
origine était élitiste dans la mesure où n’y
participaient que les notables du royaume, la plupart de Santiago. En
principe, tous ses membres, dirigés par Mateo de Toro y
Zambrano, comte de la Conquête, prêtèrent
allégeance au souverain prisonnier, mais plusieurs d'entre eux,
sans le dire explicitement, désiraient l’indépendance et
commencèrent à prendre des mesures qui
représentaient des changements majeurs, impossibles à
effectuer dans le cadre colonial, tels que le décret sur la
liberté du commerce et l'appel à l'élection du
premier congrès national en avril 1811. Le processus se
radicalisa avec le coup d’État du 4 septembre de la même
année, dirigé par José Miguel Carrera, jeune
militaire, membre d'une riche famille de Santiago. On nomma une
deuxième Junte, dominée par des personnes favorables
à l’indépendance comme José Martínez de
Rozas. Le 15 novembre 1811, Carrera fit un second coup, prenant la
tête du gouvernement. Les mesures révolutionnaires
s’enchaînèrent : la suppression partielle de l'esclavage,
avec la « liberté du ventre » (liberté pour
les enfants d'esclaves), la promulgation d'une première
constitution en 1812, qui sans déclarer l’indépendance
stipulait qu’on n’obéirait à aucune loi ni décret
venus de l'étranger, la création d'un drapeau national et
du premier quotidien, La Aurora de
Chile, dirigé par le prêtre Camilo
Henríquez. De plus, on accueillit le consul états-unien,
Joel Poinsett, le premier contact avec un autre pays, même si
cela n'impliquait pas une reconnaissance diplomatique.
À partir de 1813, les partisans de
l'indépendance durent affronter l’attaque des royalistes,
lancée par le vice-roi du Pérou, qui demeurait en
fonction. Une expédition débarqua au sud du Chili en
1813, déclenchant ainsi la guerre pour l'indépendance.
Les patriotes affrontèrent la situation divisés, car il y
avait des secteurs qui n'acceptaient pas la direction de Carrera et lui
préféraient celle de Bernardo O'Higgins. Il y eut
même une guerre civile de courte durée entre ces deux
dirigeants, dans un combat livré en août 1814. Même
si ils firent la paix après cet épisode, l'armée
patriote, divisée, perdit la bataille de Rancagua, le 1er
octobre 1814. Cela marqua la fin de cette étape, puisque les
royalistes récupérèrent le pouvoir, et que les
patriotes sortirent en masse du Chili, à Mendoza.
La
reconquête espagnole
Cette étape dura d’octobre 1814 à
février 1817. Pendant son déroulement, les partisans du
roi reprirent le gouvernement : une forte répression s’abattit
contre ceux qui avaient soutenu les patriotes, avec l’arrestation de
nombreuses personnes, dont certaines furent exilées à
l'île Juan Fernández. Les biens des suspects furent saisis
et vendus aux enchères. Cette étape coïncida de plus
avec le retour de Ferdinand VII sur le trône après la
défaite française à Waterloo. Il y eut une
reconquête semblable en Colombie et au Venezuela.
Pendant que cela se passait au Chili, les
exilés chiliens à Mendoza avait trouvé un soutien
auprès du général José de San
Martín, le gouverneur de cette province, qui avait prévu
d'organiser une armée pour libérer le Chili et ensuite le
Pérou. O'Higgins se lia d'amitié avec lui, à la
différence de Carrera qui se brouilla avec San Martín et
décida de partir aux États-Unis pour acheter des armes et
organiser une autre expédition.
Alors que se préparait l'armée à
Mendoza, Manuel Rodríguez, un jeune avocat, entra
clandestinement au Chili et organisa des guérillas
anti-espagnoles en campagne, obtenant le soutien des forces paysannes
dans la région centrale. Cela représentait un mouvement
nouveau et important dans la mesure où jusqu’alors
l’indépendance avait été un processus qui n’avait
intéressé que l'élite du pays. La population avait
assisté au conflit sans être impliquée, combattant
tantôt pour un camp, tantôt pour l'autre côté;
le gros des forces royalistes étaient des Chiliens du sud,
recrutés par des officiers espagnols. Les Indiens du sud, les
Mapuches, n'avaient pas appuyé la cause de
l'indépendance.
La
« Nouvelle Patrie » (Patria nueva)
Cette troisième et dernière
étape se déroula entre février 1817 et avril 1818.
La première date est celle de la bataille de Chacabuco, à
environ 100 km au nord de Santiago, remportée par l'armée
organisée par San Martín, qui venait de traverser les
montagnes pour entrer au Chili. Après cette bataille, O'Higgins
fut nommé chef du premier gouvernement chilien, avec le titre de
Directeur Suprême, et l'indépendance fut proclamée
à l'anniversaire de cette bataille, en février 1818. Le 5
avril de cette année, les Patriotes gagnèrent la bataille
de Maipú, au sud de Santiago, qui représenta la victoire
finale contre les royalistes. Mais ces faits ne réalisent pas
l'unité des Patriotes. Manuel Rodríguez fut
arrêté et tué en mai 1818 sur ordre de gouvernement
qui craignait que Rodríguez devienne un conspirateur, favorable
à la cause de Carrera, toujours actif en Argentine. Ce crime
annonçait les divisions internes et l'instabilité qui
caractérisèrent les premières années
après l'indépendance.


4.
De 1817 à 1831: les tentatives de définir les
institutions et le triomphe de l'oligarchie conservatrice
Le gouvernement dirigé par O'Higgins se maintint au
pouvoir jusqu'en 1823. Sa principale préoccupation fut de
consolider l'indépendance qui n'était pas encore
assurée Elle fut acquise par la victoire à la bataille de
Maipú (avril 1818) et par les campagnes dans le sud du pays,
où l'on retrouvait des poches de résistance espagnoles,
à Concepción (avec la guérilla de Benavides),
à Valdivia et à Chiloé, ce qui prolongea les
campagnes militaires pendant plusieurs années encore.
L'île de Chiloé, dernier bastion royaliste, fut prise par
les patriotes seulement en 1826. Le Chili a également
contribué de manière significative à l'escadron
qui partit en 1820 pour libérer le Pérou, le dernier
bastion royaliste en Amérique du Sud.

Le gouvernement O'Higgins a essayé de
réformer la société, en abolissant les titres de
noblesse (qui étaient très rares), en interdisant les
combats de coqs et en ordonnant la construction d'un cimetière
à Santiago pour en finir avec la coutume d'enterrer les morts
dans les églises. Ces mesures lui valurent l'opposition de
groupes conservateurs. A cela s'ajoutait le mécontentement
général suscité par les contributions
forcées pour financer la guerre, les critiques des partisans de
Carrera qui avaient dénoncé l'exécution de ses
deux frères à Mendoza, et l'assassinat de Manuel
Rodríguez et les aspirations des provinces pour obtenir plus de
pouvoirs. Tous ces facteurs expliquent la chute de O'Higgins qui
démissionna en 1823 et partit du Chili vers le Pérou pour
ne plus y revenir.
Entre 1823 et 1830 il y eut une succession de
gouvernements (huit au total), ce qui a amené plusieurs
historiens á désigner cette période comme celle de
« l'anarchie ». Cette expression cache une importante
lutte pour le pouvoir entre Santiago et les provinces, entre les
partisans d'un régime centralisé et ceux qui voulaient un
système fédéral. Cette dernière option
était défendue par plusieurs villes de province,
expression de la volonté démocratique des pueblos contre l'élite de
Santiago. Jouait également un rôle la récession
économique due au déclin de la production agricole et
à l’endettement extérieur du pays qui avait
contracté son premier emprunt à l'étranger d'abord
en Angleterre, à de mauvaises conditions. Deux camps se
mettaient en place qui deviendraient les futurs partis, conservateur et
libéral; le premier défendait le gouvernement
centralisé et le pouvoir de l'Église catholique; le
second, le fédéralisme et une diminution de l'influence
de l'Église.
Au milieu de ce conflit politique, quelques mesures
sociales importantes virent le jour, telle l'abolition
définitive de l'esclavage en juillet 1823. Les pipiolos, nom donné aux
libéraux dans ces années, tentèrent en vain
d'abolir le majorat et parlèrent même d’une réforme
agraire. Mais les pelucones
ou conservateurs furent les vainqueurs dans ce conflit qui a
débouché sur la guerre civile de 1829 à 1830, qui
a pris fin avec la bataille de Lircay, où le
général José Joaquín Prieto a défait
les forces dirigées par Ramón Freire. Prieto fut
élu président; avec lui commençait l’ère
conservatrice et oligarchique.
5.
De 1831 à 1891: l’époque oligarchique
Pendant cette période, le Chili a vécu
une relative stabilité de sa vie politique, une situation
très différente de la grande majorité des autres
pays d'Amérique latine. Ceci tenait en partie au succès
de la politique étrangère durant cette période
quand le Chili remporta deux guerres. La première fut la guerre
contre la Confédération Pérou-Bolivie (1837-1839);
même si elle n’apporta aucuns gains territoriaux, elle avantagea
le Chili dans le contrôle du commerce dans le Pacifique Sud. La
seconde fut la guerre du Pacifique (1879-1883), à nouveau contre
le Pérou et la Bolivie; elle assura au Chili la conquête
de la région minière du nord, une des clés de son
développement. Devant ce fait, la cession de la Patagonie
à l’Argentine, par le traité de 1881, semblait de peu
d'importance, car on estimait que ce territoire valait peu. De plus, en
même temps, le gouvernement chilien complétait la
conquête militaire de la région des Mapuches dans le sud
du pays, dont les terres passèrent aux mains de nouveaux groupes
de grands propriétaires terriens qui les consacrèrent
à l'agriculture céréalière.
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Huasos del río
Maule (cuadro del pintor francés Rugendas)
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Un
autre facteur de stabilité fut la prospérité
économique: grâce aux exportations de cuivre, d'argent et
de la farine, le Chili compta parmi les pays d'Amérique latine
qui avaient obtenu d'importants succès dans leurs
échanges extérieurs, qui étaient le principal
levier de développement dans ces années. À partir
de la victoire militaire de 1879, le Chili compta sur les exportations
de nitrate (salitre)qui
devinrent le moteur de son économie. Il en résultat des
progrès au niveau local, avec la construction de canaux
d'irrigation et des premiers chemins de fer dans les années 1850
et 1860. Ces initiatives furent l'œuvre des grands propriétaires
fonciers dans la région de la vallée centrale et des
entrepreneurs miniers du Nord, qui constituaient l’élite
sociale, économique et politique du pays. Cette minorité
gouvernait sans partage, dominant les masses composées des
tenanciers (les ouvriers agricoles installés sur les haciendas),
des péons (les travailleurs itinérants) et des Indiens
qui, concentrés dans le sud, vivaient dans des conditions
précaires depuis la conquête militaire de 1881. À
cette époque, les secteurs moyens étaient embryonnaires
et se composaient d'un certain nombre d'artisans qualifiés, de
professionnels et d’employés. L'immigration, qui avait
commencé dans les années 1850 avec l'arrivée de
centaines d'Allemands, en particulier dans le Sud, fut peu importante
durant toute la période.
Dans l'arène politique, la période fut
dominée par la lutte entre conservateurs et libéraux. Les
premiers contrôlèrent le pouvoir de 1830 jusqu'en 1871.
Cela donna également lieu à l'adoption d'un
système très centralisé de gouvernement, un reflet
de la domination de la capitale sur le reste du pays, grâce
à laquelle l'élite conservatrice de la vallée
centrale parvint à s’imposer aux provinces du nord et du sud. Le
pouvoir conservateur s’exprima dans la Constitution de 1833,
inspirée par l'influent ministre Diego Portales, qui maintint le
catholicisme comme la seule religion qui pouvait être
pratiquée ouvertement et qui concentrait le pouvoir entre les
mains du Président de la République, dont le mandat de
cinq ans pouvait se prolonger grâce à une
réélection immédiate; ainsi les quatre
présidents conservateurs gouvernèrent chacun dix ans,
entre 1831 et 1871. Pour cette raison, dans plusieurs manuels
d'histoire, cette période est appelée « La
République de décennies ». Le trait principal
cependant fut le contrôle de la vie politique pour une
très petite minorité, alors que plusieurs
présidents, ministres et parlementaires étaient unis par
des liens familiaux, et que le droit de vote était assez
limité puisqu’il fallait disposer d’un revenu annuel minimum
pour l’exercer. Ce système appelé « oligarchique
» n’évolua pas beaucoup tout au long de la période.
En outre, même si les autorités étaient
élues, l'intervention du gouvernement dans les élections
et la fraude se pratiquaient ouvertement.
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El presidente
José Manuel Balmaceda
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Pendant la domination conservatrice, les
libéraux essayèrent de prendre le pouvoir par les armes,
à l’occasion de deux guerres civiles contre le gouvernement du
président Manuel Montt en 1851 et en 1859. La première
fois, ils eurent le soutien de groupes d'artisans qui
réclamaient des mesures en faveur de l'éducation
populaire et de la démocratisation des élections.
Certains membres combinaient les idées libérales avec
celles d’un certain socialisme, telles que la distribution des terres,
présente dans les écrits de Santiago Arcos. En
dépit de leurs défaites, les libéraux
étaient en mesure d'influencer le débat politique dans un
sens réformiste. En 1871, on interdit la
réélection immédiate du Président, et cette
année les libéraux gagnèrent le pouvoir et le
conservèrent pendant plusieurs décennies. En outre, au
milieu des années 1860 surgit un troisième parti
politique destiné à avoir une longue histoire, le parti
radical, qui appuya la tendance rénovatrice. D’autres
réformes fut la suppression, en 1852, du majorat, l'institution
qui permettait de transmettre à un seul héritier la
propriété familiale afin de la maintenir indivise, la
liberté de culte en 1865 et le suffrage universel en 1874 (mais
la participation s’en trouva toujours limitée, puisque tous les
analphabètes et les femmes étaient exclus de ce droit),
le mariage et les cimetières laïcs en 1883. Cependant,
l'Église catholique demeura unie à l'État jusqu'en
1925.
Cette étape se termina avec la guerre civile
de 1891, qui ne fut pas une lutte entre les libéraux et les
conservateurs, comme dans le passé, mais un affrontement entre
le président José Manuel Balmaceda (libéral) et
presque tous les partis politiques (surtout les conservateurs, une
partie des libéraux et les radicaux), qui dominaient le
Congrès et qui, soutenus par la Marine de guerre, se
soulevèrent contre le président qu'ils accusaient
d’être un dictateur. Cependant, ce qui était en jeu
c’était l'orientation des politiques budgétaires à
une époque où le gouvernement augmentait
considérablement ses dépenses grâce aux recettes
provenant de l'exportation du nitrate. Les opposants à Balmaceda
eurent le soutien des principales entreprises minières de
propriété étrangère, inquiètes des
tendances nationalistes du président, qui voulait qu'un plus
grand nombre de mines appartiennt à des intérêts
chiliens. La guerre, qui dura neuf mois et fit plus de 10 000 morts,
fut remportée par les forces du Congrès. Balmaceda se
suicida après sa défaite.


6.
De 1891 à 1924: le salpêtre et le parlementarisme
Cette étape pourrait s’appeler «
l'ère du salpêtre» en raison de l'importance
croissante qu'acquit ce minerai dans l'économie chilienne, qui
représentait plus de 80 % de la valeur des exportations du
Chili, et dont la production, avec des hauts et des bas, augmenta de
façon constante. Les mines (majoritairement
contrôlées par des entrepreneurs anglais, espagnols, mais
aussi quelques Chiliens) attirèrent de nombreux travailleurs du
centre et du sud du pays en quête d’emplois mieux payés.
Au début du vingtième siècle commença
l'exploitation de deux grandes mines de cuivre qui deviendraient plus
tard majeures pour l'économie chilienne: Chuquicamata au nord,
et El Teniente, au sud de Santiago, tous deux exploitées par des
capitaux étatsuniens.
En plus des mines, Chili connut un certain
développement industriel (textiles, brasseries, cimenteries,
armureries, etc.), ce qui donna naissance au prolétariat
moderne. Le développement urbain et des services donna lieu
à un renforcement de la classe moyenne. La société
se diversifia, mais les conflits sociaux devinrent plus aigus : il y
eut des protestations fréquentes contre la cherté des
denrées, des grèves pour des hausses salariales, dont
certaines furent violemment réprimées. La grève
des travailleurs du salpêtre, en décembre 1907, fut
écrasée par l'armée à Iquique, dans un
massacre où peut-être deux mille personnes furent
tuées.
Politiquement, cette époque est
communément désignée comme la
«République parlementaire». Ce nom vient du fait
qu'après la guerre civile, la Constitution fut
réformée pour permettre aux parlementaires de censurer
plus facilement les ministres, conférant au Congrès une
plus grande influence sur le Pouvoir Exécutif. Il y avait un
plus grand nombre de partis: aux libéraux divisés en
plusieurs groupes, aux conservateurs, aux radicaux (qui avaient accru
leur députation) s’ajoutèrent de nouvelles formations
créées par les dirigeants ouvriers : le Parti
démocrate (fondé en 1887) et le Parti ouvrier socialiste
(1912), qui devint en 1922 le Parti communiste. Il y avait aussi
d’importants groupes anarchistes. Bien que ces deux nouveaux partis
n'obtinrent pas un grand pourcentage de voix, leur présence fit
apparaître de nouveaux thèmes dans les campagnes
électorales qui mobilisaient de plus en plus de gens et qui
favorisèrent de nouvelles alliances. Cela apparut principalement
lors de l'élection présidentielle de 1920,
remportée par le libéral Arturo Alessandri, soutenu par
les radicaux et les démocrates. Pour la première fois
dans l'histoire du pays, le gouvernement comptait des ministres de ces
deux partis, et on espérait qu’Alessandri procède
à l’implantation de lois sociales (Code du travail, etc.) qui
renforceraient le processus de démocratisation. Beaucoup de
députés venaient aussi de la classe moyenne. Mais les
réformes promises par Alessandri ne se
concrétisèrent pas en raison de l'opposition
conservatrice et de l'indiscipline parmi ses propres
députés. Cette situation, combinée à une
crise du salpêtre (causée par la concurrence des nitrates
de synthèse sur le marché mondial), provoqua un fort
chômage et conduisit à une crise politique en 1924 quand
une intervention militaire mit fin à cette étape.


7.
De 1924 à 1938: une ère de crise
Entre ces deux dates, il ya eut au Chili diverses
expériences politiques, dont plusieurs impliquaient le recours
à la force. Cela s’explique par l'impact de la crise du
salpêtre, puis de la crise économique mondiale et par
l'influence des mouvements autoritaires en Europe (le fascisme et le
nazisme).

La première expérience fut l’intervention
militaire engagée en 1924 et qui se prolongea jusqu'en 1931.
Cette action a des origines complexes: au début, elle semblait
avoir un sens social positif, alors que les militaires, dirigés
par le colonel Carlos Ibáñez, imposèrent
l'adoption de certaines lois sociales, comme celles qui créaient
un système de retraite et le Code du travail, qui permettaient
d’organiser des syndicats et de réglementer les grèves.
Mais d'autre part, cette intervention entraîna la
démission de deux présidents élus (Arturo
Alessandri et Emiliano Figueroa), l’élection d'un militaire
(Carlos Ibáñez) à la présidence, qui
exerça un pouvoir dictatorial, avec un Parlement composé
de membres non élus (avec l'accord des deux principaux partis),
tenta de manipuler les syndicats, déclara illégal le
Parti communiste interdit et limita sérieusement la
liberté d'expression. Plusieurs opposants s’exilèrent;
quelques-uns furent assassinés. Par ailleurs, profitant d'une
reprise économique entre 1927 et 1929, Ibáñez
multiplia les travaux publics et créa des organismes de
crédit industriel et agricole. Sur le plan administratif, il
fusionna les divers corps de police du pays, créant le corps des
carabiniers, à qui il confia la garde présidentielle.
En juillet 1931, Ibáñez
démissionna après des protestations provoquées par
la crise mondiale. Mais la situation politique demeura très
instable pendant la majeure partie des années 1930. En septembre
1931, il y eut une révolte des marins de guerre, et en juin
1932, se produisit un coup d'État, réalisé par un
groupe de civils et de militaires aux idées de gauche qui
prirent le pouvoir et proclamèrent une
éphémère « République socialiste
». En 1933, surgit un mouvement d’inspiration national-socialiste
qui connut une certaine audience. Cette même année,
doutant de la loyauté de l'armée, le gouvernement
libéral d'Arturo Alessandri (élu pour la seconde fois
à la présidence, en 1932) favorisa la formation d'une
importante organisation armée majeure de civils de droite, la
« milice républicaine », qui souhaitait
défendre un ordre qui semblait menacé. C’est seulement en
1938, suite à une tentative de putsch par les nazis, que la vie
politique redevint plus stable. Un fait important dans cette direction
fut l'élection, cette année-là, du gouvernement du
Front populaire, une alliance de centre-gauche qui rassemblait le parti
radical, les socialistes et les communistes en une alliance
multi-classes de certains secteurs de propriétaires, des classes
moyennes et des travailleurs .
L'économie, bien que toujours basée sur
l'exportation de minerais tels le cuivre et le salpêtre, se remit
graduellement de la crise de 1929. La présence des capitaux
étasuniens allait croissant, tant dans les mines que dans les
nouveaux services tel le téléphone, contrôlé
sous la forme d’un monopole par ITT depuis 1929. Quelques industries
devinrent importantes comme la société textile Yarur,
fondée en 1935.
8.
De 1938 à 1970: l'État comme agent économique et
la politique des « compromis »
L’élection du président radical Pedro
Aguirre Cerda, en 1938, fut cruciale: pour la première fois, les
partis oligarchiques perdaient une élection
présidentielle, et débutait une ère de
gouvernements fondés sur des alliances de partis de diverses
tendances, un fait rare dans Amérique latine. Ce dernier trait
se renforça en 1935 quand se forma le futur Parti
démocrate-chrétien (DC), qui devait prendre son nom
définitif en 1956. Un nouveau style apparut, celui d’une vie
politique fondée sur le « compromis », du fait
qu’aucun parti n’était assez fort pour gouverner seul. Le
successeur d’Aguirre (qui mourut en 1941, incapable de terminer son
mandat), le radical Juan Antonio Ríos (également mort
pendant son mandat), reçut l’appui du PS et de quelques
libéraux, Gabriel González Videla, un autre radical,
élu en 1946 fut soutenu par les communistes et les
libéraux, Carlos Ibáñez, l'ancien dictateur,
élu en 1952, s’appuya sur l’alliance entre une fraction
socialiste et un parti qui eut la vie courte, le parti
agro-travailliste; en 1958, Jorge Alessandri (fils de l’ancien
président Arturo Alessandri, indépendant de droite)
gouverna avec les libéraux, les conservateurs et les radicaux.
Le seul président qui gouverna seul avec l’appui de son propre
parti fut le démocrate-chrétien Eduardo Frei Montalva (de
1964 à 1970).
A ce stade, nous pouvons estimer que la
démocratie connut des progrès importants, car il y eut
pas de nouveaux coups d’État, que l'électorat
s’était élargi considérablement, grâce au
droit de vote des femmes (en 1947), à une diminution de la
fraude électorale et à la diversité des partis, ce
qui démontrait une grande tolérance idéologique.
Toutefois, cette situation comportait une contrainte majeure entre 1948
et 1958, alors que s’appliquait la loi appelée de «
Défense de la démocratie » qui déclarait
illégal le Parti communiste et limitait en outre le
fonctionnement des syndicats. Des milliers de personnes perdirent leurs
droits civiques et plusieurs furent détenus dans des camps. Le
poète Pablo Neruda, un militant communiste, dut quitter
clandestinement le pays pour éviter la prison. Ce n'est
qu’à la fin des années 1950 que l’on se remit à
respecter pleinement la démocratie politique, quand cette loi
fut abolie. En outre, en 1953, se constitua la Centrale unique des
travailleurs (CUT) qui assura une plus grande présence des
syndicats dans la vie nationale. Toutefois, pendant longtemps la vie
syndicale se limita aux travailleurs urbains; grâce à
diverses tactiques, les propriétaires fonciers
empêchèrent la formation de syndicats dans les campagnes.
En politique internationale, le Chili resta neutre
pendant une bonne partie de la Seconde Guerre mondiale; il ne rompit
ses liens avec l'Allemagne qu’en janvier 1943 et ne lui déclara
la guerre qu’en 1945. Par la suite, le Chili fut un des membres
fondateurs de l'ONU et de l'OEA. En vertu de son adhésion
à ce dernier organisme, le Chili rompit ses relations avec Cuba
en 1962. Bien que la délégation chilienne se soit
abstenue lors du vote sur l’expulsion de Cuba, le Chili respecta la
position majoritaire des autres pays.
L'économie connut des changements importants.
Bien que les exportations de cuivre soit demeurée une
activité clé (le salpêtre avait en revanche
considérablement perdu de son importance), l'industrie prit du
relief, grâce, en partie, au soutien qu'elle reçut de
l'État à partir de 1939. Cette année-là,
naquit la CORFO (Corporation de développement de la production),
une institution créée par le gouvernement pour fournir du
crédit aux diverses activités économiques et,
parfois, pour acheter des entreprises. En outre, on renforça
l'électrification du pays, avec différentes centrales
hydroélectriques, et on entreprit l'exploitation
pétrolière dans le Magallanes à l'extrême
sud, le tout au moyen d'initiatives gouvernementales. Dans les
années 1960, plus de 40% des investissements dépendait de
l’État. Mais si ces mesures engendrèrent un certain
progrès, il y eut aussi de graves problèmes, comme la
forte inflation des années 1940 et surtout des années
1950, un problème qui ne put être résolu plus tard.
Bien que le chômage était faible (moins de 10 %), il y
avait beaucoup de sous-emploi et l'agriculture ne progressait pas; au
contraire, depuis les années 1950, le Chili a dû importer
une partie de ses aliments.

Depuis le début des années 1960, le
pays traversait une phase progressive de radicalisation des options
politiques. Tant les démocrates-chrétiens comme
l'alliance de gauche (socialistes et communistes), entendaient
(à des degrés divers) changer la société.
En 1964, le candidat de la DC, Eduardo Frei, l’emporta, grâce aux
votes de la droite qui préférait sa victoire comme un
moindre mal face à la possibilité d'une victoire de la
gauche. Pendant son gouvernement, qui avait promis une «
Révolution dans la liberté », on réalisa la
réforme agraire et le cuivre fut partiellement
nationalisé quand l'État chilien acheta 51 % des actions
des sociétés étatsuniennes. Parallèlement,
Frei essaya d'attirer des investisseurs étrangers et
reçut l’appui de l'Alliance pour le progrès, le programme
d'assistance économique offert par les États-Unis
à l’Amérique latine. Au plan social, son gouvernement
encouragea la formation de syndicats, en particulier dans le secteur
agraire, et mis en place un vaste réseau d'organismes pour les
femmes, les Centres pour les mères. Tout cela ne suffit pas pour
lui concilier ceux qui à droite ne lui pardonnaient pas d’avoir
violé le droit de propriété en faisant la
réforme agraire, et cela paraissait trop peu pour ceux qui
à gauche souhaitaient aller plus loin. Sous son règne, il
y eut également plusieurs actions répressives de
l'armée et de la police, qui entraînèrent la mort
d'environ quarante personnes tuées dans différentes
actions. L'agitation politique se fit sentir également à
l'université, où en 1967 s’imposa un mouvement
réformiste qui donna aux étudiants le droit de vote pour
l'élection du recteur. Inspiré par la révolution
cubaine, naquit en 1965 le MIR (Mouvement de la gauche
révolutionnaire) qui mena quelques actions armées, mais
sans parvenir à se convertir en guérilla. Le
résultat de tout ce processus fut la victoire de Salvador
Allende, qui, à la tête d'une alliance de plusieurs partis
de gauche (socialiste, communiste, radical, dissidents de la DC)
remporta l'élection présidentielle de 1970.


9.
Les années de l'Unité Populaire
Les trois années de l'Unité Populaire
(1970-1973) constituèrent peut-être l'expérience
politique la plus complexe de l'histoire latino-américaine. Les
débuts furent difficiles, car avant que Frei ne transmette le
pouvoir à Allende, un groupe paramilitaire de droite, avec le
soutien de quelques militaires, comme le général Roberto
Viaux, tenta d'empêcher ce processus en enlevant le
commandant-en-chef de l'armée, le général
René Schneider, afin de provoquer une crise politique. Le plan,
malgré le soutien de la CIA, qui fournit des armes et de
l’argent aux conspirateurs, échoua parce que Schneider mourut
lors de l’opération. Le 4 novembre 1970, date fixée par
la Constitution, Allende inaugura son gouvernement, mais le complot
pour le renverser se poursuivit.
Sans avoir la majorité au Congrès et
disposant d’une majorité relative de 36,5 % des voix, Allende se
lança dans un ambitieux plan de transformations
économiques qui cherchaient à engager « la marche
vers le socialisme ». Le plan comprenait, outre
l'accélération de la réforme agraire lancée
plus tôt, la nationalisation des industries dites
stratégiques, du cuivre et des banques. Ce processus se fit,
sauf dans le cas du cuivre, sans l'approbation du pouvoir
législatif, mais à travers ce qu'on appelait les «
failles légales» qu’autorisait la Constitution.
L'entreprise privée continuerait à exister, notamment
dans le domaine des moyennes et petites unités, et en
général toutes les sociétés qui ne seraient
pas considérées monopolistes seraient respectées.
Malgré les vives critiques dont il fit l’objet
de la part de l'opposition, la liberté de presse et de parole
ainsi que tous les journaux et stations de radio opposés au
gouvernement furent rigoureusement respectés. Ainsi, Allende
réalisait sa promesse de préserver les institutions
chiliennes et d’ouvrir la voie à la nouvelle
société, pas suivant le modèle cubain ou
soviétique, mais en suivant sa propre voie « avec des empanadas [chaussons à la
viande, un plat national] et du vin rouge», comme il aimait
à le dire. Mais concilier l'ampleur de ces mesures, qui
menaçaient une grande partie de la puissance de la classe des
entrepreneurs et des capitaux étrangers, dans une
atmosphère pacifique et en conformité avec les
règles institutionnelles, équivalait à la
quadrature du cercle. L'opposition, comprenant tous les partis
politiques de droite, regroupés au sein du Parti national (PN)
et de la DC, auxquels s’ajoutaient les dirigeants sociaux, tels les
commerçants et certaines corporations professionnelles, organisa
une campagne de déstabilisation qui incluait des grèves
(celle des camionneurs, en octobre 1972, fut très importante) et
des actions économiques, telles que le marché noir, qui
provoqua une pénurie de biens essentiels et alimenta le
mécontentement d'une grande partie de la population. À
tout cela s'ajoutait le blocus financier des États-Unis par
lequel des prêts généralement accordés au
Chili étaient refusés. En outre, certaines politiques
économiques du gouvernement aggravèrent la situation.
Déterminé à appliquer la justice sociale et
à stimuler la consommation, Allende accorda des augmentations de
salaire substantielles qui, bien qu’elles suscitèrent l’euphorie
dans plusieurs secteurs, déclenchèrent également
une spirale inflationniste à partir de 1972, laquelle atteignit
300 % en 1973.
Tout cela ouvrit la voie au coup d'État
militaire, encouragé par le PN et par une grande partie de la
DC. Entre juillet et août 1973 il y eut une tentative de dialogue
entre le gouvernement et la DC, sous les auspices du cardinal
Raúl Silva Henríquez, qui échoua. Le coup
d’État du 11 septembre 1973, dont la préparation avait
commencé dès les débuts du gouvernement Allende,
mit un terme à l'expérience socialiste chilienne. Le
palais de La Moneda, où le
président s’était réuni pour tenter de
résister avec un groupe de ses partisans, fut
bombardé par l'aviation et le président Allende se
suicida ce même jour. Ailleurs, la résistance au coup
d'État fut faible et mal organisée. Ainsi prenait fin un
cadre institutionnel qui, avec des hauts et des bas, avait
fonctionné pendant plus d'un siècle.
10.
La dictature, 1973-1990
Le pouvoir se concentra très tôt
dans la personne du général Augusto Pinochet qui se fit
nommer président de la République par les forces
armées. Jusqu'en 1980, Pinochet gouverna sans préciser
combien de temps il serait au pouvoir. Cette année-là il
fit approuver une nouvelle constitution lors d'un plébiscite qui
se tint sans que l’opposition puisse se manifester ouvertement. Selon
cette charte, Pinochet pourrait gouverner huit ans de plus jusqu'en
1988 quand aurait lieu un nouveau plébiscite qui
déciderait si le dictateur restait au pouvoir ou s'il fallait
tenir des élections libres.
L'essence de la dictature fut la répression:
plus de 3 000 personnes moururent ou disparurent, la plupart pendant
les deux premières années du régime, plusieurs
dizaines de milliers furent arrêtés et torturés et
des centaines de milliers de personnes partirent en exil. À
Santiago et dans les provinces il y eut divers centres de
détention et de torture. Immédiatement après le
coup d'État, une trentaine de ministres et autres hauts
responsables de l'UP furent transférés à
l'île Dawson, dans l'extrême sud, où ils
vécurent pendant plusieurs mois, soumis à des abus, sans
qu’on précise de quoi ils étaient accusés. Par la
suite, plusieurs furent envoyés en exil. Ils ne furent cependant
pas en sécurité puisque certains d'entre eux ont
été assassinés, comme Orlando Letelier, ancien
ministre de l'UP (mort à Washington en 1976) et le
général Carlos Prats, l'un des rares hauts officiers
à avoir collaboré avec Allende (à Buenos Aires en
1974). Parmi les dirigeants restés au pays, plusieurs
trouvèrent la mort, comme Miguel Enríquez, leader du MIR,
et plusieurs autres, morts dans la torture ou lors de confrontations.
Les partis politiques furent interdits (ceux de
la gauche) ou suspendus (ceux de la droite et la DC); le Parlement fut
fermé. Les juges, en théorie, continuaient de former un
pouvoir autonome, mais en pratique, ils se limitaient à
entériner ce que gouvernement décidait, sans remettre en
cause les violations des droits de la personne. Les syndicats ne furent
pas interdits, mais menèrent une existence très
limitée.
Bien que la plupart des principaux postes du
gouvernement était dans les mains de l'armée (il y avait
même des recteurs d'université qui étaient amiraux
ou généraux), le pouvoir fut exercé avec la
coopération de plusieurs politiques de droite qui servirent
comme ministres ou ambassadeurs. Mais il y eut aussi beaucoup de
nouveaux éléments civils, sans parti, qui
occupèrent des postes importants dans l'économie ou
à d'autres postes ministériels. Les employeurs ne
cachèrent pas leur soutien à la dictature. Par
conséquent, le gouvernement Pinochet ne fut pas seulement un
pouvoir militaire, mais il fut soutenu par un secteur important de la
société civile, en particulier par les
propriétaires.
Par conséquent, en politique
économique, la dictature eut tendance à privatiser les
entreprises qui avaient appartenu à l'État et ouvrit
également de nombreux services à l'entreprise
privée, tels la santé, les assurances et
l'éducation; dans ce dernier domaine surgirent de nombreuses
universités privées. On mit fin à la politique de
fixation des prix des articles de consommation essentiels, les laissant
fluctuer librement. Les terres qui avaient été
expropriées pendant la réforme agraire ne furent pas
toujours rendues à leurs anciens propriétaires, mais
furent mises aux enchères, créant un noyau de nouveaux
entrepreneurs agricoles. De plus, on rechercha l’équilibre
fiscal en réduisant les dépenses publiques. On ouvrit la
porte aux investissements étrangers, même si ceux-ci
n’affluèrent pas de façon considérable. Le Chili
se retira du Pacte andin afin d'avoir une plus grande liberté
d'action et abaissa les tarifs douaniers afin de pratiquer une
politique plus libérale dans son commerce extérieur.
Toutes ces mesures représentaient un changement important par
rapport aux 40 dernières années, pendant lesquelles
l'État avait joué un rôle aussi important que
l'entreprise privée.
Jusqu'en 1981, la dictature n’eut presque pas
d'opposition, et semblait réussir avec sa politique
économique. Mais en 1982 éclata une grave crise qui
persista jusqu'en 1985 et qui porta le taux de chômage à
plus de 20 %. Cette situation encouragea les opposants qui
organisèrent des manifestations massives contre la dictature,
qui avaient lieu tous les mois, de mars à novembre. Pinochet fit
quelques concessions, permettant le retour de nombreux exilés et
la publication de revues d'opposition. Il entreprit le long et
difficile chemin de la «transition vers la démocratie
». Ce processus fut soutenu par la majorité de
l'Église catholique, dont le principal leader, le cardinal
Raúl Silva Henríquez, critiqua ouvertement les
excès du régime. À partir des années 1980,
il y eut aussi des pressions des États-Unis en faveur d’un
changement de gouvernement, étant donné que Washington
modifia sa politique à l'égard des dictatures.
La transition chilienne fut complexe et
coûteuse en vies humaines. Au cours des cinq années de
protestations (de 1982 à 1986) les opposants durent faire face
à une répression qui provoqua une centaine de morts et de
nombreux blessés. Entre 1985 et 1986, on crut que la dictature
pouvait tomber, et l'un des partis d'opposition, le PC, organisa un
groupe armé qui tenta de tuer Pinochet. Après
l'échec de l'attentat, le gros de l'opposition, dirigée
par les démocrates chrétiens, les socialistes et les
radicaux, se concentrèrent sur une sortie par des moyens
institutionnels, laquelle fut obtenue grâce au plébiscite
d’octobre 1988. Cette consultation fut une défaite pour Pinochet
qui perdit le droit de rester au pouvoir et elle ouvrit la voie
à des élections en décembre 1989, où le
démocrate-chrétien Patricio Aylwin fut élu
président. Mais les militaires se retirèrent seulement
après avoir imposé une série de lois qui
joueraient en leur faveur et qui empêcheraient un retour complet
à la démocratie.


11.
De 1990 jusqu'à aujourd'hui
En mars 1990, le général Pinochet, en
conformité avec les résultats de l'élection trois
mois plus tôt, remit la direction suprême du pays à
Patricio Aylwin, le candidat élu, représentant la
Concertation, la coalition de partis qui s'étaient
opposés à dictature militaire dans ses dernières
années. Cette alliance était composée du PS et de
la DC, les anciens rivaux durant l'UP, ainsi que d’un nouveau parti, le
PDP (Parti pour la démocratie), les radicaux et les
sociaux-démocrates, qui avaient récemment
fusionné. Le PC, l'ancien allié des socialistes, resta
isolé et n’obtient qu’un faible pourcentage des votes aux
élections, sans parvenir à faire élire des
parlementaires, en partie à cause du système binominal.
Cette alliance a été couronnée de succès,
remportant toutes les élections, tant présidentielles que
parlementaires, de 1989 jusqu'à aujourd'hui. Après le
gouvernement Aylwin (1990-1994), le pouvoir passa aux mains du
démocrate-chrétien Eduardo Frei (fils du
précédent), qui gouverna de 1994 à 2000, puis du
socialiste Ricardo Lagos qui gouverna entre 2000 et 2006 et enfin la
socialiste Michelle Bachelet, première femme à exercer
cette fonction au Chili. Comme pour Lagos, son triomphe fut obtenu au
deuxième tour en janvier 2006, en défaisant
Sebastián Piñera, le candidat de la droite, faute d’avoir
obtenu la majorité absolu au premier tour. Son mandat fut plus
court que celui de ses prédécesseurs, puisqu’une
réforme constitutionnelle avait ramené le mandat à
quatre ans.
Durant les gouvernements Aylwin et Frei, les
relations entre civils et militaires furent tendues, á cause de
l'influence de Pinochet, qui demeurait à la tête de
l'Armée de terre. À deux reprises, en 1990 et 1992, il
ordonna la tenue d' exercices militaires en plein centre-ville de
Santiago, afin d'intimider le gouvernement et lui faire abandonner une
enquête concernant son fils aîné, accusé de
s'être enrichi avec des argents publiques. Il obtint gain de
cause, car le président Frei laissa tomber l'investigation. En 1991,
les militaires critiquèrent vivement
le rapport Rettig, demandé par le gouvernement Aylwin, qui
identifiait les victimes de la dictature, mais
pas les responsables de crimes. L'assassinat
de Jaime Guzmán, ancien conseiller de Pinochet, en 1991, par un
commando de gauche, et l'attentat contre l'ancien général
Gustavo
Leigh, constituèrent d'autres sources de tension.
Cette situation
commença à changer dès l'arrestation de l'ancien
dictateur en 1998 à Londres, à
l'initiative du juge espagnol Baltazar Garzón. Pinochet put
rentrer au pays, mais en 2000, il perdit son
immunité
parlementaire et aurait dû subir son procès pour son
rôle dans plusieurs des meurtres commis sous son régime,
mais le procès fut reporté pour des raisons de
santé. En 2001, les militaires
furent contraints de reconnaître que beaucoup de gens avaient
été tués et portés disparus, parfois
lancés à la mer, mais sans identifier les auteurs de ces
crimes. En même
temps, grâce à ce nouveau contexte, ont été
jugés et condamnés certains officiers reconnus coupables
d'autres crimes, tels que Manuel Contreras, chef de la DINA (Direction
nationale d'intelligence), mais dans d'autres cas, la Cour
suprême est intervenue pour abaisser les peines
prononcées. Pinochet est mort en décembre 2006, sans
avoir
été jugé. En revanche, en 2004, on publia le
Rapport national sur la torture qui a clairement établi que
cette pratique n'avait pas été l'œuvre de quelques
individus isolés, mais qu’elle appliquée de
manière systématique par les militaires, ce qui eut un
grand impact sur l'opinion publique. On donna une compensation
matérielle aux victimes de la torture.
Le
nouveau régime restitua les libertés
fondamentales (presse, réunion, etc.). La démocratisation
a accompli des progrès, mais ce n’est pas tout l'héritage
de la dictature qui a changé. En 2004, la Constitution de 1980 a
été amendée, abolissant de nombreuses dispositions
imposées par Pinochet avant de remettre le pouvoir aux civils:
l'existence des sénateurs désignés (quatre d'entre
eux étaient des militaires) et des sénateurs à vie
(Pinochet était l’un d'eux). Le président a
récupéré la capacité de destituer les chefs
des forces armées. En revanche, on n’a apporté aucun
changement au système électoral binominal qui demeure peu
représentatif et les Chiliens vivant à l’extérieur
n’ont pas le droit de voter au Chili. Il y a eu quelques progrès
en matière de droits de la personne.
La « Concertation » réussit
très bien sur le plan économique, puisque, pendant la
années 1990, le PNB connut une augmentation moyenne de 6% par
an, la meilleure performance par un pays d'Amérique latine, et
l'un des plus remarquables de la planète. La stratégie
ressemblait beaucoup à celle appliquée par la dictature,
les exportations demeurant le moteur de l'économie. Le Chili
redoubla sa participation à plusieurs marchés
régionaux: membre associé du Mercosur, participant aux
réunions de l'APEC (Association Asie-Pacifique), soutint avec
enthousiasme le projet de ZLÉA proposé par les
États-Unis (sur l'intégration économique des
Amériques, qui fut abandonné en 2005) et signa
plusieurs traités de libre échange avec le Canada,
l'Union européenne, les États-Unis et la Chine. Les
entreprises privées, tant nationales
qu'étrangères, continuent de diriger les principales
activités. Leur sphère s’est élargie puisque la
Concertation a continué de privatiser les services comme l'eau
potable et la construction routière. Beaucoup d’investissements
étrangers sont venus, en provenance des États-Unis, du
Canada et de l'Espagne, notamment dans les mines et les services. Le
chômage atteignit un creux de 5,5 % en 1997. Cette
prospérité fit augmenter le revenu annuel des Chiliens,
qui est passé de 2 000 $ per capita en 1990 à
environ 10,000 en 2009 (ou à plus de 13 000 $ si on le calcule
en termes de pouvoir d'achat). Entre 2001 et 2003, la croissance s'est
quelque peu ralentie, tombant à 3,5 et 4 %, pour rebondir
légèrement en 2005 et 2006 et une rechute en 2009, fruit
de la crise mondiale.
Au plan social, les succès
économiques n'ont pas réussi à faire diminuer les
grandes
inégalités dans la répartition des revenus, qui
demeure l'une des plus
criantes au monde. Tous les partis s’accordent aussi pour critiquer le
faible niveau de l’éducation publique, une des causes majeures
du
maintien de l'inégalité. En avril et mai 2006 il y eut de
grandes
manifestations de lycéens réclamant une réforme de
l'éducation afin d'améliorer le niveau de l'enseignement
publique. Le gouvernement mit sur pied une commission, mais les
résultats ont été, jusqu'à maintenant,
assez maigres. Par contre, le gouvernement Bachelet améliora le
système de pensions, en incluant des groupes jusque-là
exclus du système, tels que les ménagères et les
travailleurs autonomes. Mais aucun gouvernement de la Concertation n'a
pu apporter des réponses positives aux demandes des indiens mapuche, qui revendiquent la
reconnaissance constitutionnelle et la recupération de terres
aujourd'hui exploitées par des grandes entreprises
forestières. Dans les années 2000, les présidents
Lagos et Bachelet décidèrent appliquer la loi
antiterrotiste contre les activistes indigènes, mesure
très critiquée à l'intérieur et à
l'extérieur du pays.
Les résultats du recensement de la population
2002 montrent que la croissance démographique a ralenti
considérablement et que le Chili est aujourd'hui parmi les pays
ayant le plus faible taux de natalité en Amérique latine,
avec Cuba et l'Uruguay. La population dépasse les 15 millions
d'habitants et est urbaine à près de 90 %. On estime que
près d’un million de Chiliens vivent à l'extérieur
du pays (dont 35 000 au Canada); à ceux qui ont quitté
sous la dictature et dont seulement une partie sont rentrés,
s’ajoutent d’autres qui continuent d’émigrer pour des motifs de
travail. Les catholiques sont toujours majoritaires parmi les croyants,
mais dans une proportion moindre du fait que le nombre
d'adhérents à des églises
évangéliques a passablement augmenté. La relative
prospérité chilienne attire des gens de pays voisins :
environ 60 000 Péruviens vivent au Chili, un grand nombre
d'entre eux illégalement, de même que des milliers
d'immigrants équatoriens, argentins, colombiens et cubains. En
dépit de l'ouverture internationale importante que le pays a
connue, les mentalités de ses élites politiques restent
plutôt conservatrices : le Chili fut le dernier pays occidental
à approuver une loi sur le divorce, en 2005, et le projet du
gouvernement de distribuer gratuitement des médicaments qui
empêchent la grossesse (« la pilule du lendemain ») a
rencontré une forte résistance de groupes catholiques,
bien que la majorité de l’opinion publique soit d'accord avec ce
programme.
Malgré la popularité de la
présidente Michelle Bachelet (plus de 80% d'approbation selon
les sondages durant sa dernière année au pouvoir), la
Concertation a perdu
l'élection présidentielle de décembre 2009,
remportée par Sebastián Piñera, un riche homme
d'affaires, candidat de l'Alliance pour le Chili (alliance des deux
partis de la droite, RN et UDI). Les forces du gouvernement
présentaient comme candidat l'ancien président Eduardo
Frei. Ainsi, la droite revenait au pouvoir pour la première fois
depuis la fin de la dictature. Sa victoire s'explique par une
combinaison de facteurs: plusieurs divisions internes dans les partis
de la Concertation, accusations de corruptions contre certains
fonctionnaires du gouvernement, mécontentement contre le nouveau
système de transport à Santiago, qui eut beaucoup de
difficultés à s'implanter, et le refus des partis de la
Concertation d'accepter un mode plus démocratique pour
élire son candidat. Ceci provoqua la dispersion du vote à
cause de la présence d'un troisième candidat issu de la
Concertation, un ancien socialiste, Marco Enríquez-Ominami (fils
de l'ancien chef du MIR, Miguel Enríquez), qui
obtint 19% du vote. Un autre ancien socialiste ayant quitté son
parti, Jorge Arrate, fut le candidat de la gauche communiste,
remportant plus de 7% du vote. Les partis de la Concertation gardent
néanmoins une présence importante dans les deux chambres
du Congrès, de sorte que au début de l'année 2010
les forces du nouveau gouvernement et celles de l'opposition se
trouvent à égalité. Ainsi, si la situation
politique est beaucoup plus calme qu'en 1990, l'avenir politique du
pays est incertain.

