Histoire du Chili










1. L’époque précolombienne
2. L'époque coloniale
3. L’indépendance
4. De 1817 à 1831: Les tentatives de définir les institutions
5. De 1831 à 1891: l’époque oligarchique
6. De 1891 à 1924: le salpêtre et le parlementarisme
7. De 1924 à 1938: une ère de crise
8. De 1938 à 1970: l'État comme agent économique et la politique des « compromis »
9. Les années de l'Unité Populaire
10. La dictature, 1973-1990
11. De 1990 jusqu'à aujourd'hui

 1. L’époque précolombienne

     On calcule que le peuplement du Chili a commencé il y a environ 12 000 ans avant notre ère. C’est la date que fournit le site archéologique de Monte Verde, situé près de Valdivia, qui a été découvert récemment (1978), et qui est le plus ancien du pays. D'autres sites célèbres sont ceux de San Pedro de Atacama dans le nord, et de Tagua-Tagua, dans le centre, datés de 10 000 et 9 000 ans respectivement.

     Avant l'arrivée des Espagnols, on calcule qu’environ un million d’autochtones vivaient au Chili. Cette population était composée de différentes ethnies, qui n'avaient pas atteint un développement social majeur. Celles du nord, du centre et du sud se trouvaient au stade de tribus comme les anthropologues les définissent : ils vivaient en groupes de plusieurs centaines de personnes, pratiquaient l'agriculture et connaissaient la céramique, mais ne formaient pas une unité politique et ne connaissaient ni la vie urbaine ni l’écriture. Les ethnies de l'extrémité sud se trouvaient à un niveau encore moins évolué, celui des bandes : elles vivaient en très petits groupes de 20 ou 30 personnes, se nourrissaient exclusivement de la chasse, de la pêche et de la cueillette, et menaient une vie nomade.


La région du nord désertique

     Dans cette région vécurent d'abord des bandes qui dépendaient des ressources de la mer, mais qui pénétraient à l'intérieur pour chasser les lamas dans la cordillère. On ignore le nom des premières ethnies, mais l’une d’elles qui a vécu dans une zone appelée Chinchorro, près de l'actuelle ville d'Arica, a laissé des traces de son passage, avec des momies les plus anciennes du monde, puisqu’elles sont antérieures à celles de l'Égypte des pharaons et qu’elles remontent à environ 5000 av. J.-C.

     Près de 500 ans av. J.-C. apparurent les premières tribus qui ont laissé des vestiges d’une première vie sédentaire, avec des constructions monumentales appelées pucarás, et des poteries. Ils cultivaient des flageolets, des pommes de terre et du maïs. Certaines d'entre elles ont été influencées par la culture de Tiwanako dans la Bolivie d’aujourd'hui. Peu avant l'arrivée des Espagnols, elles furent conquises par les Incas du Pérou. Les Espagnols ont appelé ces Indiens Atacameños, mais on ignore le nom qu’ils se donnaient

Les Indiens du Nord semi-aride

     Des sociétés sédentaires apparurent dans les vallées inter-andines au début de notre ère. Le groupe ethnique qui y vivait à l'époque de la conquête européenne était les Diaguitas, qui vivaient également dans l’Argentine d’aujourd'hui. Ils savaient travailler le cuivre et le bronze. Les tombes attestent un début de différenciation sociale et la population avait commencé à vivre dans des villages. Ils étaient également en contact avec les Incas.

La région centrale

     Entre Santiago et Concepción apparurent des tribus à partir du XIe siècle. Dans cette région habitaient diverses sociétés apparentées culturellement parlant des langues semblables : les Picunches dans la région de Santiago, les Mapuches dans la région du fleuve Bío-Bío, les Huilliches un peu plus au sud, où se trouve aujourd’hui Valdivia. Toutes pratiquaient l'agriculture (haricots, maïs, pommes de terre, poivrons, quinoa ...) en plus de cueillir des fruits et de chasser le guanaco dans les Andes. Les Picunches savaient construire des canaux d'irrigation et vivaient dans des villages d'environ 300 personnes, dont les habitants cultivaient la terre collectivement. Dominées par les Incas, elles vivaient avec des autochtones péruviens déplacés au Chili, les mitimae.

     Les Mapuches, le groupe ethnique le mieux connu par l'abondance des descriptions laissées par les Espagnols, qui les ont appelés Araucans, vivaient dans une région caractérisée par l'abondance de l'eau (venant de précipitations qui atteignaient les 1 000 mm annuellement) et les forêts. Ils ne furent pas conquis par les Incas. Ils vivaient de l'agriculture, de la chasse et de la cueillette; ils avaient probablement appris à cultiver la terre seulement vers 1200. Ils formaient un groupe ethnique nombreux, avec une population de 300 000 personnes peut-être, qui vivaient dans de nombreuses petites unités de 100 à 200 personnes, dans des maisons appelées rucas, qui abritaient plusieurs familles. Le lonko était l'autorité du groupe familial et avait un certain prestige, mais ne constituait pas une classe sociale supérieure, en l’absence de la propriété privée. Il avait parmi ses fonctions celle d’organiser le mingako ou tâches collectives, et de résoudre les conflits. Il y avait des autorités temporaires en temps de guerre, les toquis, mais qui perdaient leur statut une fois terminé le conflit. Leurs divertissements comprenaient le jeu de la chueca, semblable au hockey sur gazon. Une partie des Mapuches vivait de l'autre côté des Andes, en Argentine.

La région froide et pluvieuse du sud et de l’extrême sud

     Un peu au sud de la région mapuche vivaient les Tehuelches, les Pehuenches et les Puelches, des habitants des piémonts et des Andes qui vivaient en bandes, de la chasse du guanaco et de la cueillette. Ils ne connaissaient pas la poterie ou l'agriculture, malgré leur proximité avec les Mapuches.

     Dans l'extrême sud, les principales ethnies étaient les Alacalufes et les Yagans, qui étaient des nomades de la mer, se déplaçant entre les nombreuses îles d’Aisen et de Magellan, vivant essentiellement de la pêche et de la chasse d'animaux marins. Dans la Terre de Feu vivaient les Onas ou Selknams, qui chassaient le guanaco. Aujourd'hui, tous ces groupes ethniques sont presque disparus, par la faute non pas des Espagnols, mais des Blancs au cours des XIXe et XX e siècles.

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 2) L’époque coloniale

La colonisation espagnole: la Conquête

     Les Espagnols sont entrés en contact avec les indigènes qui habitaient ce qu'on appellera le Chili en 1536, avec l’expédition venue du Pérou, dirigé par Diego de Almagro, qui avait joué un rôle important dans la conquête de l'empire Inca. Cet épisode est connu comme la «Découverte», même si certains prétendent que cette dernière revient à Magellan, navigateur portugais au service de l'Espagne qui a «découvert» la pointe sud du Chili, en 1520, lorsque ses bateaux firent le tour du monde. Mais le passage d’Almagro par le Chili Almagro n’eut pas de conséquences majeures, car les Espagnols se sont limités à explorer le nord et le centre du pays, sans fonder de villes. Ils sont retournés au Pérou, déçus de ne pas trouver de l'or, qui était le but du voyage.

L’œuvre de Pedro de Valdivia

Valdivia
    Quelques années plus tard, en 1541, arriva au Chili une deuxième expédition, également en provenance du Pérou, dirigée par Pedro de Valdivia, un des capitaines de Francisco Pizarro, conquérant des Incas. Cette fois, les choses se passèrent différemment. Valdivia voulait s'établir sur le territoire chilien et gouverner. À cette fin, il fonda plusieurs villes: Santiago, qui serait la capitale, en février 1541, suivie de La Serena, en 1544, Concepción, en 1550, Valdivia, en l'honneur de lui-même, en 1552, et Osorno en 1553, et d’autres de moindre importance. Valparaíso, le principal port du pays, n'a pas de date officielle de fondation, mais elle a commencé à exister après l'arrivée d’Almagro, en 1536.

     L’expédition de Valdivia suscita également la première résistance des autochtones. Si les Espagnols survécurent aux attaques des indigènes dans la région de Santiago, ce ne fut pas le cas dans le sud, où les Mapuches présentèrent une opposition bien supérieure. En 1553, cette ethnie mit les Espagnols en déroute lors d’une bataille, captura et exécuta Valdivia. C'était la première fois qu'un chef de la conquête espagnole en Amérique subissait ce sort. Les Mapuches ont continué à résister, et en 1598, ils ont vaincu les Espagnols lors de la bataille de Curalaba, dans laquelle le gouverneur Martín García Oñez de Loyola, tout comme Valdivia, fut capturé et tué. Cette victoire (une «catastrophe» pour de nombreux historiens chiliens, qui, consciemment ou inconsciemment, ont pris parti pour les Espagnols) a également conduit à la destruction des villes espagnoles du sud telles que Valdivia et Osorno.

     Des lors, le Chili fut divisé en trois parties: du nord jusqu’au fleuve Bío-Bío, au centre-sud, les Espagnols dominaient; depuis le fleuve Bío-Bío jusqu’à ce qui est maintenant Puerto Montt, le territoire était contrôlé par les autochtones; plus au sud, l'Espagne contrôlait l'île de Chiloé. Cette situation a persisté pendant toute l’époque coloniale et s'est poursuivie pendant plusieurs décennies après l'indépendance.

Le gouvernement, la société et l'économie coloniaux

     Les institutions coloniales furent définies dès le départ. Valdivia et ses successeurs avaient la charge de gouverneur, l'autorité suprême de la colonie, bien qu'ils ne jouissaient d'une indépendance complète, puisqu'ils dépendaient du vice-roi du Pérou. Les gouverneurs dirigeaient le pays en consultation avec l’Audiencia, un Tribunal de Justice qui pouvait aussi gouverner la colonie en l'absence du gouverneur.

     Comme dans le reste de l'Amérique espagnole, l'Église catholique a joué un rôle important dans la direction de la société, en collaboration avec le pouvoir royal auquel il était soumis en vertu du droit de patronage que le Pape avait octroyé au roi de Castille. Les ordres religieux créèrent des églises et des écoles, et les Jésuites ont également eu des entreprises, avec des domaines ruraux administrés de manière efficace.

     L'économie ne connut  pas un grand développement  en raison de la population réduite et des entraves imposées par le système impérial. L'Espagne n'encourageait l'industrie manufacturière dans ses colonies, essayant plutôt d'imposer la vente de produits européens. Le commerce extérieur devait s’orienter uniquement vers l'Espagne ou vers d'autres colonies, mais il y avait de la contrebande. Ce n'est que dans la fin du XVIIIe siècle que le Chili fut autorisé à frapper sa propre monnaie, ce qu’il fit dans le bâtiment connu sous le nom de Casa de la Moneda qui devint, après l'indépendance, le siège du gouvernement.

     Les principales activités étaient liées à la terre: l’élevage et ses dérivés, tels que la production de suif et de peaux, et diverses cultures, tel le blé que le Chili a commencé à exporter vers le Pérou à la fin du XVIIe siècle. Il y eut une production d'or au XVIe siècle qui connut un déclin par la suite.

la élite en un salón a fines del siglo XVIII
     La société était stratifiés suivant des lignes ethniques, comme dans toutes les autres colonies: les Blancs au sommet, suivis par des métis, les Indiens (qui étaient des personnes libres, à l’exception des rebelles qui pouvaient être vendus comme esclaves) et enfin les esclaves noirs. Ces derniers n’étaient pas très nombreux, parce qu’ils représentaient une marchandise coûteuse. Ils n’étaient que 4 000 à la fin de la période coloniale, ce qui équivalait à moins de 10 % de la population totale. Les Indiens ont été forcés de travailler pour les Espagnols dans le cadre du système de l'encomienda (octroi d'un groupe d'Indiens à un Espagnol qui les faisait travailler à son profit), lequel fut aboli en début du XVIIe siècle en raison de la forte mortalité des Indiens (causée par des maladies apportées par les Espagnols). On lui substitua le versement d'un tribut en argent que les Indiens pouvaient acquitter en travaillant librement. Les métis et les Blancs pauvres travaillaient librement, en tant que salariés, mais dans l'agriculture, ils le firent en vertu d'un régime spécial, celui d’inquilino, où le travailleur, même s'il était libre, devait fournir un nombre de jours ouvrables par an au propriétaire foncier, en échange du droit à cultiver un petit lopin. Il y avait aussi de petits propriétaires terriens, mais qui ne réussirent pas à se transformer en une classe moyenne.

     Le statut d'indépendance des Indiens Mapuches obligea les Espagnols à maintenir une armée permanente, financée par la vice-royauté du Pérou. Comme ce n'était pas suffisant, les gouverneurs durent signer des traités de paix avec les Indiens. Le premier traité ou « parlement » eut lieu en 1641. Même s'ils n’étaient pas très respectés, ils impliquaient une reconnaissance de la souveraineté des autochtones et créèrent les conditions pour que s’instaurent certaines périodes de paix, permettant le développement de contacts commerciaux entre les Blancs et les Indiens. En 1683, l'esclavage des Indiens fut définitivement interdit.

     Au cours du XVIIe siècle, le Chili fut attaqué à plusieurs reprises par des pirates, des Anglais et des Hollandais. Cela força les Espagnols à construire des forts à Valdivia, par crainte d’une nouvelle attaque dans cette région. Au cours de ce siècle, il n’y eut pas fondation de nouvelles villes et Santiago fut en grande partie détruite par un séisme en 1647.

     Au XVIIIe siècle, la situation du pays s'améliora. Les Indiens résistaient mieux aux maladies, ce  qui constitua un facteur important dans la croissance de la population. Au début de ce siècle, la population était d'environ 100 000 personnes pour atteindre peut-être 600 000 habitants à la fin du siècle. Pour la première fois depuis le XVIe siècle on fonda de nouvelles villes, en particulier dans la région centrale: Copiapó, San Felipe, Los Andes, Quillota, Melipilla, San Fernando, Curicó et Linares, la majorité par le gouverneur José Antonio Manso de Velasco. Le roi autorisa pour la première fois des Catalans et des Basques à se rendre en Amérique; plusieurs familles de cette dernière origine vinrent au Chili, et certaines en vinrent à faire partie de l'élite commerciale et terrienne.


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3 ) L'indépendance

     Entre 1810 et 1818, la colonie appelée alors « Royaume du Chili » fit sécession de l'Espagne et forma un gouvernement indépendant. Ce faisant, le Chili fit partie d'un processus qui impliquait presque toutes les colonies espagnoles d'Amérique, alors que seuls Cuba et Porto Rico restèrent au sein de l'empire; toutes les autres colonies se séparèrent, dans la plupart des cas au terme d’une lutte armée.

Les antécédents

     Contrairement à des pays comme la Colombie et le Venezuela, au Chili, il n'y eut pas de grands mouvements de protestation contre la domination coloniale et ni de soulèvements armés avant 1810. Le seul précédent à cet égard a été la «conspiration des Trois Antoines » en 1780. Cet épisode fut l'œuvre de deux Français, Antoine Gramusset et Antoine Berney, avec le criollo (Blancs nés en Amérique) Antonio Rojas, qui conçurent le projet de créer une république, d’abolir l'esclavage et d’établir des relations avec d'autres pays. Leur initiative n'alla pas très loin, dès lors qu'ils furent dénoncés et arrêtés. Mais il y avait des gens qui croyaient à l'indépendance, comme Bernardo O'Higgins, fils bâtard d'un ancien gouverneur du Chili, l’Irlandais Ambrosio O'Higgins, qui participa à des réunions avec des Latino-américains favorables à l’indépendance à Londres, organisées par le Vénézuélien Francisco de Miranda. L'arrivée de plusieurs navires des États-Unis au début des années 1800, autorisés à commercer en Amérique espagnole, répandit des idées républicaines, ce qui représenta un autre facteur.


La « Vieille Patrie » (Patria Vieja)

     Les historiens ont appelé ainsi la période allant de 1810 à 1814, qui marqua le début du mouvement d'émancipation. Le fait qui a déclenché le processus fut l'invasion de l'Espagne par Napoléon et l'arrestation du roi Ferdinand VII, ce qui créa un vide du pouvoir, puisque les autorités coloniales avaient été nommées par le monarque désormais détrôné. Dans la plupart des colonies se formèrent des Juntes (conseils) de gouvernement pour administrer les royaumes américains aussi longtemps que le roi serait absent.


     Au Chili, la Junte se forma le 18 septembre 1810. Son origine était élitiste dans la mesure où n’y participaient que les notables du royaume, la plupart de Santiago. En principe, tous ses membres, dirigés par Mateo de Toro y Zambrano, comte de la Conquête, prêtèrent allégeance au souverain prisonnier, mais plusieurs d'entre eux, sans le dire explicitement, désiraient l’indépendance et commencèrent à prendre des mesures qui représentaient des changements majeurs, impossibles à effectuer dans le cadre colonial, tels que le décret sur la liberté du commerce et l'appel à l'élection du premier congrès national en avril 1811. Le processus se radicalisa avec le coup d’État du 4 septembre de la même année, dirigé par José Miguel Carrera, jeune militaire, membre d'une riche famille de Santiago. On nomma une deuxième Junte, dominée par des personnes favorables à l’indépendance comme José Martínez de Rozas. Le 15 novembre 1811, Carrera fit un second coup, prenant la tête du gouvernement. Les mesures révolutionnaires s’enchaînèrent : la suppression partielle de l'esclavage, avec la « liberté du ventre » (liberté pour les enfants d'esclaves), la promulgation d'une première constitution en 1812, qui sans déclarer l’indépendance stipulait qu’on n’obéirait à aucune loi ni décret venus de l'étranger, la création d'un drapeau national et du premier quotidien, La Aurora de Chile, dirigé par le prêtre Camilo Henríquez. De plus, on accueillit le consul états-unien, Joel Poinsett, le premier contact avec un autre pays, même si cela n'impliquait pas une reconnaissance diplomatique.


      À partir de 1813, les partisans de l'indépendance durent affronter l’attaque des royalistes, lancée par le vice-roi du Pérou, qui demeurait en fonction. Une expédition débarqua au sud du Chili en 1813, déclenchant ainsi la guerre pour l'indépendance. Les patriotes affrontèrent la situation divisés, car il y avait des secteurs qui n'acceptaient pas la direction de Carrera et lui préféraient celle de Bernardo O'Higgins. Il y eut même une guerre civile de courte durée entre ces deux dirigeants, dans un combat livré en août 1814. Même si ils firent la paix après cet épisode, l'armée patriote, divisée, perdit la bataille de Rancagua, le 1er octobre 1814. Cela marqua la fin de cette étape, puisque les royalistes récupérèrent le pouvoir, et que les patriotes sortirent en masse du Chili, à Mendoza.

La reconquête espagnole

     Cette étape dura d’octobre 1814 à février 1817. Pendant son déroulement, les partisans du roi reprirent le gouvernement : une forte répression s’abattit contre ceux qui avaient soutenu les patriotes, avec l’arrestation de nombreuses personnes, dont certaines furent exilées à l'île Juan Fernández. Les biens des suspects furent saisis et vendus aux enchères. Cette étape coïncida de plus avec le retour de Ferdinand VII sur le trône après la défaite française à Waterloo. Il y eut une reconquête semblable en Colombie et au Venezuela.

     Pendant que cela se passait au Chili, les exilés chiliens à Mendoza avait trouvé un soutien auprès du général José de San Martín, le gouverneur de cette province, qui avait prévu d'organiser une armée pour libérer le Chili et ensuite le Pérou. O'Higgins se lia d'amitié avec lui, à la différence de Carrera qui se brouilla avec San Martín et décida de partir aux États-Unis pour acheter des armes et organiser une autre expédition.

     Alors que se préparait l'armée à Mendoza, Manuel Rodríguez, un jeune avocat, entra clandestinement au Chili et organisa des guérillas anti-espagnoles en campagne, obtenant le soutien des forces paysannes dans la région centrale. Cela représentait un mouvement nouveau et important dans la mesure où jusqu’alors l’indépendance avait été un processus qui n’avait intéressé que l'élite du pays. La population avait assisté au conflit sans être impliquée, combattant tantôt pour un camp, tantôt pour l'autre côté; le gros des forces royalistes étaient des Chiliens du sud, recrutés par des officiers espagnols. Les Indiens du sud, les Mapuches, n'avaient pas appuyé la cause de l'indépendance.




La « Nouvelle Patrie » (Patria nueva)

     Cette troisième et dernière étape se déroula entre février 1817 et avril 1818. La première date est celle de la bataille de Chacabuco, à environ 100 km au nord de Santiago, remportée par l'armée organisée par San Martín, qui venait de traverser les montagnes pour entrer au Chili. Après cette bataille, O'Higgins fut nommé chef du premier gouvernement chilien, avec le titre de Directeur Suprême, et l'indépendance fut proclamée à l'anniversaire de cette bataille, en février 1818. Le 5 avril de cette année, les Patriotes gagnèrent la bataille de Maipú, au sud de Santiago, qui représenta la victoire finale contre les royalistes. Mais ces faits ne réalisent pas l'unité des Patriotes. Manuel Rodríguez fut arrêté et tué en mai 1818 sur ordre de gouvernement qui craignait que Rodríguez devienne un conspirateur, favorable à la cause de Carrera, toujours actif en Argentine. Ce crime annonçait les divisions internes et l'instabilité qui caractérisèrent les premières années après l'indépendance.

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4. De 1817 à 1831: les tentatives de définir les institutions et le triomphe de l'oligarchie conservatrice

     Le gouvernement dirigé par O'Higgins se maintint au pouvoir jusqu'en 1823. Sa principale préoccupation fut de consolider l'indépendance qui n'était pas encore assurée Elle fut acquise par la victoire à la bataille de Maipú (avril 1818) et par les campagnes dans le sud du pays, où l'on retrouvait des poches de résistance espagnoles, à Concepción (avec la guérilla de Benavides), à Valdivia et à Chiloé, ce qui prolongea les campagnes militaires pendant plusieurs années encore. L'île de Chiloé, dernier bastion royaliste, fut prise par les patriotes seulement en 1826. Le Chili a également contribué de manière significative à l'escadron qui partit en 1820 pour libérer le Pérou, le dernier bastion royaliste en Amérique du Sud.

     Le gouvernement O'Higgins a essayé de réformer la société, en abolissant les titres de noblesse (qui étaient très rares), en interdisant les combats de coqs et en ordonnant la construction d'un cimetière à Santiago pour en finir avec la coutume d'enterrer les morts dans les églises. Ces mesures lui valurent l'opposition de groupes conservateurs. A cela s'ajoutait le mécontentement général suscité par les contributions forcées pour financer la guerre, les critiques des partisans de Carrera qui avaient dénoncé l'exécution de ses deux frères à Mendoza, et l'assassinat de Manuel Rodríguez et les aspirations des provinces pour obtenir plus de pouvoirs. Tous ces facteurs expliquent la chute de O'Higgins qui démissionna en 1823 et partit du Chili vers le Pérou pour ne plus y revenir.

     Entre 1823 et 1830 il y eut une succession de gouvernements (huit au total), ce qui a amené plusieurs historiens á désigner cette période comme celle de « l'anarchie ». Cette expression cache une importante  lutte pour le pouvoir entre Santiago et les provinces, entre les partisans d'un régime centralisé et ceux qui voulaient un système fédéral. Cette dernière option était défendue par plusieurs villes de province, expression de la volonté démocratique des pueblos contre l'élite de Santiago. Jouait également un rôle la récession économique due au déclin de la production agricole et à l’endettement extérieur du pays qui avait contracté son premier emprunt à l'étranger d'abord en Angleterre, à de mauvaises conditions. Deux camps se mettaient en place qui deviendraient les futurs partis, conservateur et libéral; le premier défendait le gouvernement centralisé et le pouvoir de l'Église catholique; le second, le fédéralisme et une diminution de l'influence de l'Église.

     Au milieu de ce conflit politique, quelques mesures sociales importantes virent le jour, telle l'abolition définitive de l'esclavage en juillet 1823. Les pipiolos, nom donné aux libéraux dans ces années, tentèrent en vain d'abolir le majorat et parlèrent même d’une réforme agraire. Mais les pelucones ou conservateurs furent les vainqueurs dans ce conflit qui a débouché sur la guerre civile de 1829 à 1830, qui a pris fin avec la bataille de Lircay, où le général José Joaquín Prieto a défait les forces dirigées par Ramón Freire. Prieto fut élu président; avec lui commençait l’ère conservatrice et oligarchique.

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5. De 1831 à 1891: l’époque oligarchique

     Pendant cette période, le Chili a vécu une relative stabilité de sa vie politique, une situation très différente de la grande majorité des autres pays d'Amérique latine. Ceci tenait en partie au succès de la politique étrangère durant cette période quand le Chili remporta deux guerres. La première fut la guerre contre la Confédération Pérou-Bolivie (1837-1839); même si elle n’apporta aucuns gains territoriaux, elle avantagea le Chili dans le contrôle du commerce dans le Pacifique Sud. La seconde fut la guerre du Pacifique (1879-1883), à nouveau contre le Pérou et la Bolivie; elle assura au Chili la conquête de la région minière du nord, une des clés de son développement. Devant ce fait, la cession de la Patagonie à l’Argentine, par le traité de 1881, semblait de peu d'importance, car on estimait que ce territoire valait peu. De plus, en même temps, le gouvernement chilien complétait la conquête militaire de la région des Mapuches dans le sud du pays, dont les terres passèrent aux mains de nouveaux groupes de grands propriétaires terriens qui les consacrèrent à l'agriculture céréalière.

Huasos del río Maule (cuadro del pintor francés Rugendas)
Un autre facteur de stabilité fut la prospérité économique: grâce aux exportations de cuivre, d'argent et de la farine, le Chili compta parmi les pays d'Amérique latine qui avaient obtenu d'importants succès dans leurs échanges extérieurs, qui étaient le principal levier de développement dans ces années. À partir de la victoire militaire de 1879, le Chili compta sur les exportations de nitrate (salitre)qui devinrent le moteur de son économie. Il en résultat des progrès au niveau local, avec la construction de canaux d'irrigation et des premiers chemins de fer dans les années 1850 et 1860. Ces initiatives furent l'œuvre des grands propriétaires fonciers dans la région de la vallée centrale et des entrepreneurs miniers du Nord, qui constituaient l’élite sociale, économique et politique du pays. Cette minorité gouvernait sans partage, dominant les masses composées des tenanciers (les ouvriers agricoles installés sur les haciendas), des péons (les travailleurs itinérants) et des Indiens qui, concentrés dans le sud, vivaient dans des conditions précaires depuis la conquête militaire de 1881. À cette époque, les secteurs moyens étaient embryonnaires et se composaient d'un certain nombre d'artisans qualifiés, de professionnels et d’employés. L'immigration, qui avait commencé dans les années 1850 avec l'arrivée de centaines d'Allemands, en particulier dans le Sud, fut peu importante durant toute la période.

    Dans l'arène politique, la période fut dominée par la lutte entre conservateurs et libéraux. Les premiers contrôlèrent le pouvoir de 1830 jusqu'en 1871. Cela donna également lieu à l'adoption d'un système très centralisé de gouvernement, un reflet de la domination de la capitale sur le reste du pays, grâce à laquelle l'élite conservatrice de la vallée centrale parvint à s’imposer aux provinces du nord et du sud. Le pouvoir conservateur s’exprima dans la Constitution de 1833, inspirée par l'influent ministre Diego Portales, qui maintint le catholicisme comme la seule religion qui pouvait être pratiquée ouvertement et qui concentrait le pouvoir entre les mains du Président de la République, dont le mandat de cinq ans pouvait se prolonger grâce à une réélection immédiate; ainsi les quatre présidents conservateurs gouvernèrent chacun dix ans, entre 1831 et 1871. Pour cette raison, dans plusieurs manuels d'histoire, cette période est appelée « La République de décennies ». Le trait principal cependant fut le contrôle de la vie politique pour une très petite minorité, alors que plusieurs présidents, ministres et parlementaires étaient unis par des liens familiaux, et que le droit de vote était assez limité puisqu’il fallait disposer d’un revenu annuel minimum pour l’exercer. Ce système appelé « oligarchique » n’évolua pas beaucoup tout au long de la période. En outre, même si les autorités étaient élues, l'intervention du gouvernement dans les élections et la fraude se pratiquaient ouvertement.


El presidente José Manuel Balmaceda
     Pendant la domination conservatrice, les libéraux essayèrent de prendre le pouvoir par les armes, à l’occasion de deux guerres civiles contre le gouvernement du président Manuel Montt en 1851 et en 1859. La première fois, ils eurent le soutien de groupes d'artisans qui réclamaient des mesures en faveur de l'éducation populaire et de la démocratisation des élections. Certains membres combinaient les idées libérales avec celles d’un certain socialisme, telles que la distribution des terres, présente dans les écrits de Santiago Arcos. En dépit de leurs défaites, les libéraux étaient en mesure d'influencer le débat politique dans un sens réformiste. En 1871, on interdit la réélection immédiate du Président, et cette année les libéraux gagnèrent le pouvoir et le conservèrent pendant plusieurs décennies. En outre, au milieu des années 1860 surgit un troisième parti politique destiné à avoir une longue histoire, le parti radical, qui appuya la tendance rénovatrice. D’autres réformes fut la suppression, en 1852, du majorat, l'institution qui permettait de transmettre à un seul héritier la propriété familiale afin de la maintenir indivise, la liberté de culte en 1865 et le suffrage universel en 1874 (mais la participation s’en trouva toujours limitée, puisque tous les analphabètes et les femmes étaient exclus de ce droit), le mariage et les cimetières laïcs en 1883. Cependant, l'Église catholique demeura unie à l'État jusqu'en 1925.

     Cette étape se termina avec la guerre civile de 1891, qui ne fut pas une lutte entre les libéraux et les conservateurs, comme dans le passé, mais un affrontement entre le président José Manuel Balmaceda (libéral) et presque tous les partis politiques (surtout les conservateurs, une partie des libéraux et les radicaux), qui dominaient le Congrès et qui, soutenus par la Marine de guerre, se soulevèrent contre le président qu'ils accusaient d’être un dictateur. Cependant, ce qui était en jeu c’était l'orientation des politiques budgétaires à une époque où le gouvernement augmentait considérablement ses dépenses grâce aux recettes provenant de l'exportation du nitrate. Les opposants à Balmaceda eurent le soutien des principales entreprises minières de propriété étrangère, inquiètes des tendances nationalistes du président, qui voulait qu'un plus grand nombre de mines appartiennt à des intérêts chiliens. La guerre, qui dura neuf mois et fit plus de 10 000 morts, fut remportée par les forces du Congrès. Balmaceda se suicida après sa défaite.     



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6. De 1891 à 1924: le salpêtre et le parlementarisme

     Cette étape pourrait s’appeler « l'ère du salpêtre» en raison de l'importance croissante qu'acquit ce minerai dans l'économie chilienne, qui représentait plus de 80 % de la valeur des exportations du Chili, et dont la production, avec des hauts et des bas, augmenta de façon constante. Les mines (majoritairement contrôlées par des entrepreneurs anglais, espagnols, mais aussi quelques Chiliens) attirèrent de nombreux travailleurs du centre et du sud du pays en quête d’emplois mieux payés. Au début du vingtième siècle commença l'exploitation de deux grandes mines de cuivre qui deviendraient plus tard majeures pour l'économie chilienne: Chuquicamata au nord, et El Teniente, au sud de Santiago, tous deux exploitées par des capitaux étatsuniens.

     En plus des mines, Chili connut un certain développement industriel (textiles, brasseries, cimenteries, armureries, etc.), ce qui donna naissance au prolétariat moderne. Le développement urbain et des services donna lieu à un renforcement de la classe moyenne. La société se diversifia, mais les conflits sociaux devinrent plus aigus : il y eut des protestations fréquentes contre la cherté des denrées, des grèves pour des hausses salariales, dont certaines furent violemment réprimées. La grève des travailleurs du salpêtre, en décembre 1907, fut écrasée par l'armée à Iquique, dans un massacre où peut-être deux mille personnes furent tuées.

       Politiquement, cette époque est communément désignée comme la «République parlementaire». Ce nom vient du fait qu'après la guerre civile, la Constitution fut réformée pour permettre aux parlementaires de censurer plus facilement les ministres, conférant au Congrès une plus grande influence sur le Pouvoir Exécutif. Il y avait un plus grand nombre de partis: aux libéraux divisés en plusieurs groupes, aux conservateurs, aux radicaux (qui avaient accru leur députation) s’ajoutèrent de nouvelles formations créées par les dirigeants ouvriers : le Parti démocrate (fondé en 1887) et le Parti ouvrier socialiste (1912), qui devint en 1922 le Parti communiste. Il y avait aussi d’importants groupes anarchistes. Bien que ces deux nouveaux partis n'obtinrent pas un grand pourcentage de voix, leur présence fit apparaître de nouveaux thèmes dans les campagnes électorales qui mobilisaient de plus en plus de gens et qui favorisèrent de nouvelles alliances. Cela apparut principalement lors de l'élection présidentielle de 1920, remportée par le libéral Arturo Alessandri, soutenu par les radicaux et les démocrates. Pour la première fois dans l'histoire du pays, le gouvernement comptait des ministres de ces deux partis, et on espérait qu’Alessandri procède à l’implantation de lois sociales (Code du travail, etc.) qui renforceraient le processus de démocratisation. Beaucoup de députés venaient aussi de la classe moyenne. Mais les réformes promises par Alessandri ne se concrétisèrent pas en raison de l'opposition conservatrice et de l'indiscipline parmi ses propres députés. Cette situation, combinée à une crise du salpêtre (causée par la concurrence des nitrates de synthèse sur le marché mondial), provoqua un fort chômage et conduisit à une crise politique en 1924 quand une intervention militaire mit fin à cette étape.

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7. De 1924 à 1938: une ère de crise


     Entre ces deux dates, il ya eut au Chili diverses expériences politiques, dont plusieurs impliquaient le recours à la force. Cela s’explique par l'impact de la crise du salpêtre, puis de la crise économique mondiale et par l'influence des mouvements autoritaires en Europe (le fascisme et le nazisme).

Carlos Ibanez
Carlos Ibáñez
    La première expérience fut l’intervention militaire engagée en 1924 et qui se prolongea jusqu'en 1931. Cette action a des origines complexes: au début, elle semblait avoir un sens social positif, alors que les militaires, dirigés par le colonel Carlos Ibáñez, imposèrent l'adoption de certaines lois sociales, comme celles qui créaient un système de retraite et le Code du travail, qui permettaient d’organiser des syndicats et de réglementer les grèves. Mais d'autre part, cette intervention entraîna la démission de deux présidents élus (Arturo Alessandri et Emiliano Figueroa), l’élection d'un militaire (Carlos Ibáñez) à la présidence, qui exerça un pouvoir dictatorial, avec un Parlement composé de membres non élus (avec l'accord des deux principaux partis), tenta de manipuler les syndicats, déclara illégal le Parti communiste interdit et limita sérieusement la liberté d'expression. Plusieurs opposants s’exilèrent; quelques-uns furent assassinés. Par ailleurs, profitant d'une reprise économique entre 1927 et 1929, Ibáñez multiplia les travaux publics et créa des organismes de crédit industriel et agricole. Sur le plan administratif, il fusionna les divers corps de police du pays, créant le corps des carabiniers, à qui il confia la garde présidentielle.

     En juillet 1931, Ibáñez démissionna après des protestations provoquées par la crise mondiale. Mais la situation politique demeura très instable pendant la majeure partie des années 1930. En septembre 1931, il y eut une révolte des marins de guerre, et en juin 1932, se produisit un coup d'État, réalisé par un groupe de civils et de militaires aux idées de gauche qui prirent le pouvoir et proclamèrent une éphémère « République socialiste ». En 1933, surgit un mouvement d’inspiration national-socialiste qui connut une certaine audience. Cette même année, doutant de la loyauté de l'armée, le gouvernement libéral d'Arturo Alessandri (élu pour la seconde fois à la présidence, en 1932) favorisa la formation d'une importante organisation armée majeure de civils de droite, la « milice républicaine », qui souhaitait défendre un ordre qui semblait menacé. C’est seulement en 1938, suite à une tentative de putsch par les nazis, que la vie politique redevint plus stable. Un fait important dans cette direction fut l'élection, cette année-là, du gouvernement du Front populaire, une alliance de centre-gauche qui rassemblait le parti radical, les socialistes et les communistes en une alliance multi-classes de certains secteurs de propriétaires, des classes moyennes et des travailleurs .

     L'économie, bien que toujours basée sur l'exportation de minerais tels le cuivre et le salpêtre, se remit graduellement de la crise de 1929. La présence des capitaux étasuniens allait croissant, tant dans les mines que dans les nouveaux services tel le téléphone, contrôlé sous la forme d’un monopole par ITT depuis 1929. Quelques industries devinrent importantes comme la société textile Yarur, fondée en 1935.

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8. De 1938 à 1970: l'État comme agent économique et la politique des « compromis »

     L’élection du président radical Pedro Aguirre Cerda, en 1938, fut cruciale: pour la première fois, les partis oligarchiques perdaient une élection présidentielle, et débutait une ère de gouvernements fondés sur des alliances de partis de diverses tendances, un fait rare dans Amérique latine. Ce dernier trait se renforça en 1935 quand se forma le futur Parti démocrate-chrétien (DC), qui devait prendre son nom définitif en 1956. Un nouveau style apparut, celui d’une vie politique fondée sur le « compromis », du fait qu’aucun parti n’était assez fort pour gouverner seul. Le successeur d’Aguirre (qui mourut en 1941, incapable de terminer son mandat), le radical Juan Antonio Ríos (également mort pendant son mandat), reçut l’appui du PS et de quelques libéraux, Gabriel González Videla, un autre radical, élu en 1946 fut soutenu par les communistes et les libéraux, Carlos Ibáñez, l'ancien dictateur, élu en 1952, s’appuya sur l’alliance entre une fraction socialiste et un parti qui eut la vie courte, le parti agro-travailliste; en 1958, Jorge Alessandri (fils de l’ancien président Arturo Alessandri, indépendant de droite) gouverna avec les libéraux, les conservateurs et les radicaux. Le seul président qui gouverna seul avec l’appui de son propre parti fut le démocrate-chrétien Eduardo Frei Montalva (de 1964 à 1970).

     A ce stade, nous pouvons estimer que la démocratie connut des progrès importants, car il y eut pas de nouveaux coups d’État, que l'électorat s’était élargi considérablement, grâce au droit de vote des femmes (en 1947), à une diminution de la fraude électorale et à la diversité des partis, ce qui démontrait une grande tolérance idéologique. Toutefois, cette situation comportait une contrainte majeure entre 1948 et 1958, alors que s’appliquait la loi appelée de « Défense de la démocratie » qui déclarait illégal le Parti communiste et limitait en outre le fonctionnement des syndicats. Des milliers de personnes perdirent leurs droits civiques et plusieurs furent détenus dans des camps. Le poète Pablo Neruda, un militant communiste, dut quitter clandestinement le pays pour éviter la prison. Ce n'est qu’à la fin des années 1950 que l’on se remit à respecter pleinement la démocratie politique, quand cette loi fut abolie. En outre, en 1953, se constitua la Centrale unique des travailleurs (CUT) qui assura une plus grande présence des syndicats dans la vie nationale. Toutefois, pendant longtemps la vie syndicale se limita aux travailleurs urbains; grâce à diverses tactiques, les propriétaires fonciers empêchèrent la formation de syndicats dans les campagnes.     

     En politique internationale, le Chili resta neutre pendant une bonne partie de la Seconde Guerre mondiale; il ne rompit ses liens avec l'Allemagne qu’en janvier 1943 et ne lui déclara la guerre qu’en 1945. Par la suite, le Chili fut un des membres fondateurs de l'ONU et de l'OEA. En vertu de son adhésion à ce dernier organisme, le Chili rompit ses relations avec Cuba en 1962. Bien que la délégation chilienne se soit abstenue lors du vote sur l’expulsion de Cuba, le Chili respecta la position majoritaire des autres pays.

     L'économie connut des changements importants. Bien que les exportations de cuivre soit demeurée une activité clé (le salpêtre avait en revanche considérablement perdu de son importance), l'industrie prit du relief, grâce, en partie, au soutien qu'elle reçut de l'État à partir de 1939. Cette année-là, naquit la CORFO (Corporation de développement de la production), une institution créée par le gouvernement pour fournir du crédit aux diverses activités économiques et, parfois, pour acheter des entreprises. En outre, on renforça l'électrification du pays, avec différentes centrales hydroélectriques, et on entreprit l'exploitation pétrolière dans le Magallanes à l'extrême sud, le tout au moyen d'initiatives gouvernementales. Dans les années 1960, plus de 40% des investissements dépendait de l’État. Mais si ces mesures engendrèrent un certain progrès, il y eut aussi de graves problèmes, comme la forte inflation des années 1940 et surtout des années 1950, un problème qui ne put être résolu plus tard. Bien que le chômage était faible (moins de 10 %), il y avait beaucoup de sous-emploi et l'agriculture ne progressait pas; au contraire, depuis les années 1950, le Chili a dû importer une partie de ses aliments.

Eduardo Frei
Eduardo Frei
     Depuis le début des années 1960, le pays traversait une phase progressive de radicalisation des options politiques. Tant les démocrates-chrétiens comme l'alliance de gauche (socialistes et communistes), entendaient (à des degrés divers) changer la société. En 1964, le candidat de la DC, Eduardo Frei, l’emporta, grâce aux votes de la droite qui préférait sa victoire comme un moindre mal face à la possibilité d'une victoire de la gauche. Pendant son gouvernement, qui avait promis une « Révolution dans la liberté », on réalisa la réforme agraire et le cuivre fut partiellement nationalisé quand l'État chilien acheta 51 % des actions des sociétés étatsuniennes. Parallèlement, Frei essaya d'attirer des investisseurs étrangers et reçut l’appui de l'Alliance pour le progrès, le programme d'assistance économique offert par les États-Unis à l’Amérique latine. Au plan social, son gouvernement encouragea la formation de syndicats, en particulier dans le secteur agraire, et mis en place un vaste réseau d'organismes pour les femmes, les Centres pour les mères. Tout cela ne suffit pas pour lui concilier ceux qui à droite ne lui pardonnaient pas d’avoir violé le droit de propriété en faisant la réforme agraire, et cela paraissait trop peu pour ceux qui à gauche souhaitaient aller plus loin. Sous son règne, il y eut également plusieurs actions répressives de l'armée et de la police, qui entraînèrent la mort d'environ quarante personnes tuées dans différentes actions. L'agitation politique se fit sentir également à l'université, où en 1967 s’imposa un mouvement réformiste qui donna aux étudiants le droit de vote pour l'élection du recteur. Inspiré par la révolution cubaine, naquit en 1965 le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) qui mena quelques actions armées, mais sans parvenir à se convertir en guérilla. Le résultat de tout ce processus fut la victoire de Salvador Allende, qui, à la tête d'une alliance de plusieurs partis de gauche (socialiste, communiste, radical, dissidents de la DC) remporta l'élection présidentielle de 1970.

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9. Les années de l'Unité Populaire

Salvador Allende
Salvador Allende
    Les trois années de l'Unité Populaire (1970-1973) constituèrent peut-être l'expérience politique la plus complexe de l'histoire latino-américaine. Les débuts furent difficiles, car avant que Frei ne transmette le pouvoir à Allende, un groupe paramilitaire de droite, avec le soutien de quelques militaires, comme le général Roberto Viaux, tenta d'empêcher ce processus en enlevant le commandant-en-chef de l'armée, le général René Schneider, afin de provoquer une crise politique. Le plan, malgré le soutien de la CIA, qui fournit des armes et de l’argent aux conspirateurs, échoua parce que Schneider mourut lors de l’opération. Le 4 novembre 1970, date fixée par la Constitution, Allende inaugura son gouvernement, mais le complot pour le renverser se poursuivit.
     Sans avoir la majorité au Congrès et disposant d’une majorité relative de 36,5 % des voix, Allende se lança dans un ambitieux plan de transformations économiques qui cherchaient à engager « la marche vers le socialisme ». Le plan comprenait, outre l'accélération de la réforme agraire lancée plus tôt, la nationalisation des industries dites stratégiques, du cuivre et des banques. Ce processus se fit, sauf dans le cas du cuivre, sans l'approbation du pouvoir législatif, mais à travers ce qu'on appelait les « failles légales» qu’autorisait la Constitution. L'entreprise privée continuerait à exister, notamment dans le domaine des moyennes et petites unités, et en général toutes les sociétés qui ne seraient pas considérées monopolistes seraient respectées.

     Malgré les vives critiques dont il fit l’objet de la part de l'opposition, la liberté de presse et de parole ainsi que tous les journaux et stations de radio opposés au gouvernement furent rigoureusement respectés. Ainsi, Allende réalisait sa promesse de préserver les institutions chiliennes et d’ouvrir la voie à la nouvelle société, pas suivant le modèle cubain ou soviétique, mais en suivant sa propre voie « avec des empanadas [chaussons à la viande, un plat national] et du vin rouge», comme il aimait à le dire. Mais concilier l'ampleur de ces mesures, qui menaçaient une grande partie de la puissance de la classe des entrepreneurs et des capitaux étrangers, dans une atmosphère pacifique et en conformité avec les règles institutionnelles, équivalait à la quadrature du cercle. L'opposition, comprenant tous les partis politiques de droite, regroupés au sein du Parti national (PN) et de la DC, auxquels s’ajoutaient les dirigeants sociaux, tels les commerçants et certaines corporations professionnelles, organisa une campagne de déstabilisation qui incluait des grèves (celle des camionneurs, en octobre 1972, fut très importante) et des actions économiques, telles que le marché noir, qui provoqua une pénurie de biens essentiels et alimenta le mécontentement d'une grande partie de la population. À tout cela s'ajoutait le blocus financier des États-Unis par lequel des prêts généralement accordés au Chili étaient refusés. En outre, certaines politiques économiques du gouvernement aggravèrent la situation. Déterminé à appliquer la justice sociale et à stimuler la consommation, Allende accorda des augmentations de salaire substantielles qui, bien qu’elles suscitèrent l’euphorie dans plusieurs secteurs, déclenchèrent également une spirale inflationniste à partir de 1972, laquelle atteignit 300 % en 1973.

     Tout cela ouvrit la voie au coup d'État militaire, encouragé par le PN et par une grande partie de la DC. Entre juillet et août 1973 il y eut une tentative de dialogue entre le gouvernement et la DC, sous les auspices du cardinal Raúl Silva Henríquez, qui échoua. Le coup d’État du 11 septembre 1973, dont la préparation avait commencé dès les débuts du gouvernement Allende, mit un terme à l'expérience socialiste chilienne. Le palais de La Moneda, où le président s’était réuni pour tenter de résister avec un groupe de ses partisans, fut bombardé par l'aviation et le président Allende se suicida ce même jour. Ailleurs, la résistance au coup d'État fut faible et mal organisée. Ainsi prenait fin un cadre institutionnel qui, avec des hauts et des bas, avait fonctionné pendant plus d'un siècle.

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10. La dictature, 1973-1990

Augusto Pinochet
      Le pouvoir se concentra très tôt dans la personne du général Augusto Pinochet qui se fit nommer président de la République par les forces armées. Jusqu'en 1980, Pinochet gouverna sans préciser combien de temps il serait au pouvoir. Cette année-là il fit approuver une nouvelle constitution lors d'un plébiscite qui se tint sans que l’opposition puisse se manifester ouvertement. Selon cette charte, Pinochet pourrait gouverner huit ans de plus jusqu'en 1988 quand aurait lieu un nouveau plébiscite qui déciderait si le dictateur restait au pouvoir ou s'il fallait tenir des élections libres.

     L'essence de la dictature fut la répression: plus de 3 000 personnes moururent ou disparurent, la plupart pendant les deux premières années du régime, plusieurs dizaines de milliers furent arrêtés et torturés et des centaines de milliers de personnes partirent en exil. À Santiago et dans les provinces il y eut divers centres de détention et de torture. Immédiatement après le coup d'État, une trentaine de ministres et autres hauts responsables de l'UP furent transférés à l'île Dawson, dans l'extrême sud, où ils vécurent pendant plusieurs mois, soumis à des abus, sans qu’on précise de quoi ils étaient accusés. Par la suite, plusieurs furent envoyés en exil. Ils ne furent cependant pas en sécurité puisque certains d'entre eux ont été assassinés, comme Orlando Letelier, ancien ministre de l'UP (mort à Washington en 1976) et le général Carlos Prats, l'un des rares hauts officiers à avoir collaboré avec Allende (à Buenos Aires en 1974). Parmi les dirigeants restés au pays, plusieurs trouvèrent la mort, comme Miguel Enríquez, leader du MIR, et plusieurs autres, morts dans la torture ou lors de confrontations.

      Les partis politiques furent interdits (ceux de la gauche) ou suspendus (ceux de la droite et la DC); le Parlement fut fermé. Les juges, en théorie, continuaient de former un pouvoir autonome, mais en pratique, ils se limitaient à entériner ce que gouvernement décidait, sans remettre en cause les violations des droits de la personne. Les syndicats ne furent pas interdits, mais menèrent une existence très limitée.

     Bien que la plupart des principaux postes du gouvernement était dans les mains de l'armée (il y avait même des recteurs d'université qui étaient amiraux ou généraux), le pouvoir fut exercé avec la coopération de plusieurs politiques de droite qui servirent comme ministres ou ambassadeurs. Mais il y eut aussi beaucoup de nouveaux éléments civils, sans parti, qui occupèrent des postes importants dans l'économie ou à d'autres postes ministériels. Les employeurs ne cachèrent pas leur soutien à la dictature. Par conséquent, le gouvernement Pinochet ne fut pas seulement un pouvoir militaire, mais il fut soutenu par un secteur important de la société civile, en particulier par les propriétaires.

     Par conséquent, en politique économique, la dictature eut tendance à privatiser les entreprises qui avaient appartenu à l'État et ouvrit également de nombreux services à l'entreprise privée, tels la santé, les assurances et l'éducation; dans ce dernier domaine surgirent de nombreuses universités privées. On mit fin à la politique de fixation des prix des articles de consommation essentiels, les laissant fluctuer librement. Les terres qui avaient été expropriées pendant la réforme agraire ne furent pas toujours rendues à leurs anciens propriétaires, mais furent mises aux enchères, créant un noyau de nouveaux entrepreneurs agricoles. De plus, on rechercha l’équilibre fiscal en réduisant les dépenses publiques. On ouvrit la porte aux investissements étrangers, même si ceux-ci n’affluèrent pas de façon considérable. Le Chili se retira du Pacte andin afin d'avoir une plus grande liberté d'action et abaissa les tarifs douaniers afin de pratiquer une politique plus libérale dans son commerce extérieur. Toutes ces mesures représentaient un changement important par rapport aux 40 dernières années, pendant lesquelles l'État avait joué un rôle aussi important que l'entreprise privée.
     Jusqu'en 1981, la dictature n’eut presque pas d'opposition, et semblait réussir avec sa politique économique. Mais en 1982 éclata une grave crise qui persista jusqu'en 1985 et qui porta le taux de chômage à plus de 20 %. Cette situation encouragea les opposants qui organisèrent des manifestations massives contre la dictature, qui avaient lieu tous les mois, de mars à novembre. Pinochet fit quelques concessions, permettant le retour de nombreux exilés et la publication de revues d'opposition. Il entreprit le long et difficile chemin de la «transition vers la démocratie ». Ce processus fut soutenu par la majorité de l'Église catholique, dont le principal leader, le cardinal Raúl Silva Henríquez, critiqua ouvertement les excès du régime. À partir des années 1980, il y eut aussi des pressions des États-Unis en faveur d’un changement de gouvernement, étant donné que Washington modifia sa politique à l'égard des dictatures.

     La transition chilienne fut complexe et coûteuse en vies humaines. Au cours des cinq années de protestations (de 1982 à 1986) les opposants durent faire face à une répression qui provoqua une centaine de morts et de nombreux blessés. Entre 1985 et 1986, on crut que la dictature pouvait tomber, et l'un des partis d'opposition, le PC, organisa un groupe armé qui tenta de tuer Pinochet. Après l'échec de l'attentat, le gros de l'opposition, dirigée par les démocrates chrétiens, les socialistes et les radicaux, se concentrèrent sur une sortie par des moyens institutionnels, laquelle fut obtenue grâce au plébiscite d’octobre 1988. Cette consultation fut une défaite pour Pinochet qui perdit le droit de rester au pouvoir et elle ouvrit la voie à des élections en décembre 1989, où le démocrate-chrétien Patricio Aylwin fut élu président. Mais les militaires se retirèrent seulement après avoir imposé une série de lois qui joueraient en leur faveur et qui empêcheraient un retour complet à la démocratie.

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11. De 1990 jusqu'à aujourd'hui

Michelle Bachelet
     En mars 1990, le général Pinochet, en conformité avec les résultats de l'élection trois mois plus tôt, remit la direction suprême du pays à Patricio Aylwin, le candidat élu, représentant la Concertation, la coalition de partis qui s'étaient opposés à dictature militaire dans ses dernières années. Cette alliance était composée du PS et de la DC, les anciens rivaux durant l'UP, ainsi que d’un nouveau parti, le PDP (Parti pour la démocratie), les radicaux et les sociaux-démocrates, qui avaient récemment fusionné. Le PC, l'ancien allié des socialistes, resta isolé et n’obtient qu’un faible pourcentage des votes aux élections, sans parvenir à faire élire des parlementaires, en partie à cause du système binominal. Cette alliance a été couronnée de succès, remportant toutes les élections, tant présidentielles que parlementaires, de 1989 jusqu'à aujourd'hui. Après le gouvernement Aylwin (1990-1994), le pouvoir passa aux mains du démocrate-chrétien Eduardo Frei (fils du précédent), qui gouverna de 1994 à 2000, puis du socialiste Ricardo Lagos qui gouverna entre 2000 et 2006 et enfin la socialiste Michelle Bachelet, première femme à exercer cette fonction au Chili. Comme pour Lagos, son triomphe fut obtenu au deuxième tour en janvier 2006, en défaisant Sebastián Piñera, le candidat de la droite, faute d’avoir obtenu la majorité absolu au premier tour. Son mandat fut plus court que celui de ses prédécesseurs, puisqu’une réforme constitutionnelle avait ramené le mandat à quatre ans.

    Durant les gouvernements Aylwin et Frei, les relations entre civils et militaires furent tendues, á cause de l'influence de Pinochet, qui demeurait à la tête de l'Armée de terre. À deux reprises, en 1990 et 1992, il ordonna la tenue d' exercices militaires en plein centre-ville de Santiago, afin d'intimider le gouvernement et lui faire abandonner une enquête concernant son fils aîné, accusé de s'être enrichi avec des argents publiques. Il obtint gain de cause, car le président Frei laissa tomber l'investigation.
En 1991, les militaires critiquèrent vivement le rapport Rettig, demandé par le gouvernement Aylwin, qui identifiait les victimes de la dictature, mais pas les responsables de crimes. L'assassinat de Jaime Guzmán, ancien conseiller de Pinochet, en 1991, par un commando de gauche, et l'attentat contre l'ancien général Gustavo Leigh, constituèrent d'autres sources de tension.

   
Cette situation commença à changer dès l'arrestation de l'ancien dictateur en 1998 à Londres, à l'initiative du juge espagnol Baltazar Garzón. Pinochet put rentrer au pays, mais en 2000, il perdit son immunité parlementaire et aurait dû subir son procès pour son rôle dans plusieurs des meurtres commis sous son régime, mais le procès fut reporté pour des raisons de santé. En 2001, les militaires furent contraints de reconnaître que beaucoup de gens avaient été tués et portés disparus, parfois lancés à la mer, mais sans identifier les auteurs de ces crimes. En même temps, grâce à ce nouveau contexte, ont été jugés et condamnés certains officiers reconnus coupables d'autres crimes, tels que Manuel Contreras, chef de la DINA (Direction nationale d'intelligence), mais dans d'autres cas, la Cour suprême est intervenue pour abaisser les peines prononcées. Pinochet est mort en décembre 2006, sans avoir été jugé. En revanche, en 2004, on publia le Rapport national sur la torture qui a clairement établi que cette pratique n'avait pas été l'œuvre de quelques individus isolés, mais qu’elle appliquée de manière systématique par les militaires, ce qui eut un grand impact sur l'opinion publique. On donna une compensation matérielle aux victimes de la torture.

 Le nouveau régime restitua les libertés fondamentales (presse, réunion, etc.). La démocratisation a accompli des progrès, mais ce n’est pas tout l'héritage de la dictature qui a changé. En 2004, la Constitution de 1980 a été amendée, abolissant de nombreuses dispositions imposées par Pinochet avant de remettre le pouvoir aux civils: l'existence des sénateurs désignés (quatre d'entre eux étaient des militaires) et des sénateurs à vie (Pinochet était l’un d'eux). Le président a récupéré la capacité de destituer les chefs des forces armées. En revanche, on n’a apporté aucun changement au système électoral binominal qui demeure peu représentatif et les Chiliens vivant à l’extérieur n’ont pas le droit de voter au Chili. Il y a eu quelques progrès en matière de droits de la personne.


     La « Concertation » réussit très bien sur le plan économique, puisque, pendant la années 1990, le PNB connut une augmentation moyenne de 6% par an, la meilleure performance par un pays d'Amérique latine, et l'un des plus remarquables de la planète. La stratégie ressemblait beaucoup à celle appliquée par la dictature, les exportations demeurant le moteur de l'économie. Le Chili redoubla sa participation à plusieurs marchés régionaux: membre associé du Mercosur, participant aux réunions de l'APEC (Association Asie-Pacifique), soutint avec enthousiasme le projet de ZLÉA proposé par les États-Unis (sur l'intégration économique des Amériques, qui fut abandonné en 2005) et  signa plusieurs traités de libre échange avec le Canada, l'Union européenne, les États-Unis et la Chine. Les entreprises privées, tant nationales qu'étrangères, continuent de diriger les principales activités. Leur sphère s’est élargie puisque la Concertation a continué de privatiser les services comme l'eau potable et la construction routière. Beaucoup d’investissements étrangers sont venus, en provenance des États-Unis, du Canada et de l'Espagne, notamment dans les mines et les services. Le chômage atteignit un creux de 5,5 % en 1997. Cette prospérité fit augmenter le revenu annuel des Chiliens, qui est passé de 2 000 $ per capita en 1990  à environ 10,000 en 2009 (ou à plus de 13 000 $ si on le calcule en termes de pouvoir d'achat). Entre 2001 et 2003, la croissance s'est quelque peu ralentie, tombant à 3,5 et 4 %, pour rebondir légèrement en 2005 et 2006 et une rechute en 2009, fruit de la crise mondiale.
   

     
    Au plan social, les succès économiques n'ont pas réussi à faire diminuer les grandes inégalités dans la répartition des revenus, qui demeure l'une des plus criantes au monde. Tous les partis s’accordent aussi pour critiquer le faible niveau de l’éducation publique, une des causes majeures du maintien de l'inégalité. En avril et mai 2006 il y eut de grandes manifestations de lycéens réclamant une réforme de l'éducation afin d'améliorer le niveau de l'enseignement publique. Le gouvernement mit sur pied une commission, mais les résultats ont été, jusqu'à maintenant, assez maigres. Par contre, le gouvernement Bachelet améliora le système de pensions, en incluant des groupes jusque-là exclus du système, tels que les ménagères et les travailleurs autonomes. Mais aucun gouvernement de la Concertation n'a pu apporter des réponses positives aux demandes des indiens mapuche, qui revendiquent la reconnaissance constitutionnelle et la recupération de terres aujourd'hui exploitées par des grandes entreprises forestières. Dans les années 2000, les présidents Lagos et Bachelet décidèrent appliquer la loi antiterrotiste contre les activistes indigènes, mesure très critiquée à l'intérieur et à l'extérieur du pays.

    Les résultats du recensement de la population 2002 montrent que la croissance démographique a ralenti considérablement et que le Chili est aujourd'hui parmi les pays ayant le plus faible taux de natalité en Amérique latine, avec Cuba et l'Uruguay. La population dépasse les 15 millions d'habitants et est urbaine à près de 90 %. On estime que près d’un million de Chiliens vivent à l'extérieur du pays (dont 35 000 au Canada); à ceux qui ont quitté sous la dictature et dont seulement une partie sont rentrés, s’ajoutent d’autres qui continuent d’émigrer pour des motifs de travail. Les catholiques sont toujours majoritaires parmi les croyants, mais dans une proportion moindre du fait que le nombre d'adhérents à des églises évangéliques a passablement augmenté. La relative prospérité chilienne attire des gens de pays voisins : environ 60 000 Péruviens vivent au Chili, un grand nombre d'entre eux illégalement, de même que des milliers d'immigrants équatoriens, argentins, colombiens et cubains. En dépit de l'ouverture internationale importante que le pays a connue, les mentalités de ses élites politiques restent plutôt conservatrices : le Chili fut le dernier pays occidental à approuver une loi sur le divorce, en 2005, et le projet du gouvernement de distribuer gratuitement des médicaments qui empêchent la grossesse (« la pilule du lendemain ») a rencontré une forte résistance de groupes catholiques, bien que la majorité de l’opinion publique soit d'accord avec ce programme.

    Malgré la popularité de la présidente Michelle Bachelet (plus de 80% d'approbation selon les sondages durant sa dernière année au pouvoir), la Concertation a perdu l'élection présidentielle de décembre 2009, remportée par Sebastián Piñera, un riche homme d'affaires, candidat de l'Alliance pour le Chili (alliance des deux partis de la droite, RN et UDI). Les forces du gouvernement présentaient comme candidat l'ancien président Eduardo Frei. Ainsi, la droite revenait au pouvoir pour la première fois depuis la fin de la dictature. Sa victoire s'explique par une combinaison de facteurs: plusieurs divisions internes dans les partis de la Concertation, accusations de corruptions contre certains fonctionnaires du gouvernement, mécontentement contre le nouveau système de transport à Santiago, qui eut beaucoup de difficultés à s'implanter, et le refus des partis de la Concertation d'accepter un mode plus démocratique pour élire son candidat. Ceci provoqua la dispersion du vote à cause de la présence d'un troisième candidat issu de la Concertation, un ancien socialiste, Marco Enríquez-Ominami (fils de l'ancien chef du MIR, Miguel Enríquez), qui obtint 19% du vote. Un autre ancien socialiste ayant quitté son parti, Jorge Arrate, fut le candidat de la gauche communiste, remportant plus de 7% du vote. Les partis de la Concertation gardent néanmoins une présence importante dans les deux chambres du Congrès, de sorte que au début de l'année 2010 les forces du nouveau gouvernement et celles de l'opposition se trouvent à égalité. Ainsi, si la situation politique est beaucoup plus calme qu'en 1990, l'avenir politique du pays est incertain.

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